Chaque année, pendant les deux
premières semaines de juillet, la Cinémathèque royale de Belgique
convie les cinéphiles à la compétition des Prix de l’Âge d’or.
Ce prix a été décerné pour la première fois en 1958, dans le cadre de la
compétition du film expérimental de Knokke-le-Zoute, qui désigne
l’une des récompenses octroyées et qui couronne Kenneth Anger. En
1963, il est attribué à Claes Oldenburg et en 1967 à Martin Scorsese
pour son court métrage The Big Shave.
C’est en 1973 qu’est
créé le Prix de l’Âge d’or, sous sa forme actuelle (ou presque), un
prix en espèces, décerné par un jury belge à un film de long métrage
« qui, par sa remise en question des valeurs établies, rappelle le
film tout à la fois poétique et révolutionnaire de Luis Buñuel, l’Âge
d’or » ; tous les films sélectionnés sont présentés à la Cinémathèque
royale de Belgique dans le cadre d’un programme public.
Cette
première définition, établie en 1973, allait au fil des années subir
quelques modifications. En voici le texte actuel, tel qu’il a été rédigé
en 1987. « Ce prix est attribué, en hommage à l’oeuvre célèbre de
Luis Buñuel, dans le souci d’encourager la diffusion de films qui, par
l’originalité, la singularité de leur propos et de leur écriture, s’écartent
délibérément des conformismes cinématographiques. » Il s’agit d’une
compétition à vocation esthétique et philosophique. Le Prix de l’Âge
d’or ne couronne pas le meilleur film, les meilleurs acteurs, ni même
la meilleure mise en scène : il couronne un film qui se veut différent,
qui sort délibérément des sentiers battus du cinéma. Dans le meilleur
des cas, les films lauréats dérogent aux règles établies, à la fois par
leur propos et par leur écriture.
Freddy Buache, conservateur de
la Cinémathèque de Lausanne et membre du jury de compétition du
Prix de l’Âge d’or en 1983, rend ainsi hommage à Jacques Ledoux,
conservateur de la Cinémathèque royale de Belgique de 1948 à 1988
et fondateur du Prix : « Jacques Ledoux ne cessera d’incarner l’exemple
à suivre. Il sut allier à la fermeté de ses convictions personnelles, fondées
précisément sur le savoir, beaucoup de sensibilité, d’intuition, de
sérieux professionnel ; aux méthodes scientifiques de conservation dont
il prenait en compte la moindre nuance, il joignait son goût d’aventurier
marchant solitaire hors des sentiers battus, ce qui ne l’empêcha jamais,
vertu rare, de partager la foi d’un si tenace tempérament avec l’amicale
complicité de quiconque pouvait en saisir la rigoureuse détermination
et les motifs qui la fondaient [...]
Cet amour — et c’est l’originalité
de sa démarche — ne le portait pas seulement du côté des créations
d’autrefois, mais ne gagnait à ses yeux les énergies de la vie que par
une relation avec les expressions contemporaines inscrites en marge
des spectacles de type habituel, commercialisés comme tels. Ce qu’il fit
au Festival de Knokke-le Zoute marque bien cette folle envie d’aller
à la découverte de territoires vierges où ne poussent que la pensée
sauvage et les formes en liberté. Il faut l’avoir suivi, jour et nuit,
dans ces espaces que dominent Magritte et Delvaux ; il entraînait
avec fougue un public souvent réticent, devant des constellations en
mouvement sur l’écran, zébrures, éclairs et foudres, tremblements
de terre et de ciel, au bord de vides vertigineux d’où remontaient,
collectives, d’innocentes émotions, observées là comme à l’initial instant
de la Genèse.
Jacques avait besoin de provoquer ces déchirures
dans l’uniforme bleu trop lisse du rassurant septième art narratif ; il
L’Âge d’or
La revue de la cinémathèque 90 | janvier–mars 2008
Bas-de-vignette
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souhaitait mettre en évidence les beautés classiques de la règle en
montrant la violence des exceptions. D’où son invention du Prix de
l’Âge d’or, référence directe au fabuleux poème de Buñuel, qui brasse
avec la cruauté qu’Artaud appelait au théâtre la puissance du rêve
et l’agressive révolte contre l’oppression physique et métaphysique
de l’ordre social (ou moral), nées de la brutalité d’un monde humain
inacceptable.
Un cri, toujours, doit rompre le ronron de ceux qui
se résignent ou qui laissent dormir leur mauvaise conscience dans
l’univers feutré du confort intellectuel. C’est par le biais de l’excès
que s’offre une chance de bousculer salutairement un conformisme
qui, très imperceptiblement, a fini par justifier aussi bien l’inaction
que les pires exactions. Les films, regroupés dans le cadre du Prix de
l’Âge d’or, sont présentés aux membres d’un jury avant de figurer
au programme de la Cinémathèque. Les discussions qui s’engagent
pendant les délibérations de ce comité d’experts suscitent logiquement
des prises de position contradictoires dont Ledoux tirait, mieux
qu’aucun autre de ces débatteurs, une leçon de portée générale.
Puis il en résumait, pour tous, une éclairante pédagogie au cours d’un
repas. Car il n’oubliait pas que la gastronomie, elle aussi, notamment
à l’ère du fast-food, participe de la culture du goût. »
Ce texte est tiré de la brochure Prix de l’Âge d’or de la Cinémathèque royale de Belgique, supplément au programme du Musée du Cinéma, à l’occasion du 20e anniversaire de la création du Prix.
Le programme comprend une sélection de 17 films primés au cours des années et a été réalisé grâce à la collaboration de la Cinémathèque royale de Belgique et de la Cinémathèque portugaise.