Poe au cinéma : l’esprit avant la lettre
Du 16 janvier au 25 avril 2009
À l’occasion du bicentenaire de la naissance d’Edgar Allan Poe (1809–1849), la Cinémathèque vous propose une sélection de 13 films inspirés de son œuvre. Du tournant des années 1910, date des premières adaptations connues, à nos jours on compte au bas mot une centaine de longs métrages qui se réclament de Poe . Il n’était donc pas question de prétendre à une quelconque exhaustivité mais plutôt de présenter quelques films originaux et incontournables. Ils sont paradoxalement assez peu fidèles aux textes de Poe. Plus qu’aucun autre auteur peut-être, Poe appelle des adaptations libres, sans doute parce le fantastique et l’horreur sont chez lui composés d’impressions et d’atmosphères donc, profondément subjectifs et changeants, tant pour le personnage que pour le lecteur. Chaque cinéaste respecte pourtant à sa manière, admirablement bien, l’esprit de Poe par une communauté de sensibilité, de démarche ou d’esthétique.
Ainsi, dans The Avenging Conscience (1914), D. W. Grifith entrelace savamment sur une trame originale, des emprunts à plusieurs nouvelles et poèmes de Poe (Le Cœur révélateur, Le Chat noir, Annabelle Lee, et Le Ver conquérant). Le rapport aux textes est complexe : le personnage principal est un lecteur de Poe et les intertitres sont souvent des citations directes de ses poèmes. Griffith trouve son compte dans une certaine vision du meurtre et de la conscience. Sur le même mode du collage, La Chute de la maison Usher (1928) de Jean Epstein, doit autant au Portrait ovale qu’à la nouvelle éponyme. La décadence inéluctable de la famille Usher, la maladie des sens et de la perception dont Poe l’afflige, devient licence à toutes les expérimentations cinématographiques. De la nouvelle Ne pariez jamais votre tête au diable, l’une des plus drôles et des plus corrosives de Poe, Fellini ne retient que le nom du personnage principal, Toby Dammit, la scène finale sur le pont et la morale : quiconque tente le diable finit toujours par le trouver, sous une forme ou une autre. Plus profondément, la nouvelle de Poe était une charge en règle contre une conception moraliste et académique de la littérature. De même, la soirée romaine de l’acteur déchu devient un commentaire décapant, — non pas sur le cinéma mais sur le cirque qui l’entoure : célébrité, richesse, galas et prix — entre folie et dérision.
Cette dualité respect/liberté dans l’adaptation n’est nulle part plus exemplaire que chez Roger Corman qui signera six adaptations de Poe : House of Usher, Premature Burial, Tales of Terror, The Raven, The Masque of the Red Death et Tomb of Ligeia. Tournés avec des budgets modestes, d’une artificialité assumée et mettant en vedette Vincent Price, elles se placent parmi les meilleures série B. Si les films n’ont pas été conçus comme une série — le succès commercial de l’un en entraîne un autre — Corman avait une conception très claire des nouvelles de Poe comme image de l’inconscient et de son approche cinématographique comme antiréaliste qui garantit leur complémentarité. Les Films se déploient librement autour de quelques idées ou images fortes empruntées à Poe : la peste et les chambres monochromes de Masque of the Red Death, l’Inquisition et le pendule qui apparaît dans la séquence Finale de Pit and the Pendulum, le corbeau et l’épouse morte dans The Raven. Certaines trouvailles scénaristiques et de mises en scène viennent en outre étendre remarquablement son univers : les morts multicolores de la finale de Masque of the Red Death qui font écho aux couleurs centrales dans la nouvelle et réinvente au passage l’image de la grande faucheuse, ou la maison de House of Usher qui n’est plus seulement un miroir de la décadence des personnages mais une présence maléfique occupée à leur destruction. L’esthétique des films témoigne aussi de cette tension parfaite, propre au bon cinéma de genre, entre l’inventivité et le respect des attentes des spectateurs. Elle déploie une imagerie gothique que l’on associe généralement à Poe, mais dans une débauche surprenante de couleurs vives et saturées, presque discordantes, jaunes, mauves, vertes et rouges.
Que les films de Corman soient indissociablement liés à Poe dans l’imaginaire populaire, le Vincent de Tim Burton en témoigne. Le film n’est pas une adaptation, mais témoigne d’un imaginaire enfanté par Poe et le cinéma d’horreur. Le héros « poesque » s’y confond avec la figure de Vincent Price ; ils ne font qu’un pour le petit Vincent. Burton dessine un monde alternatif, gothique et horrifique qu’il embrasse pleinement et pare de la nostalgie de l’enfance perdue.
Ainsi, tant chez Corman, Griffith ou Epstein que dans les courts métrages d’animation remarquables de Svankmajer ou Parmelee, le cinéma et la littérature trouvent tous deux leur compte dans un rapport égalitaire et libre. Plus que d’adaptation, il convient peut-être mieux de parler d’une véritable appropriation.
KARINE BOULANGER
Programmatrice télévision et vidéo
Dans son livre The Poe Cinema, A Critical filmography, Don G. Smith répertorie 88 films de
13 pays jusqu’à 1992.
Griffith avait déjà réalisé en 1909 deux films inspirés de Poe, preuve d’un intérêt durable Edgar Allen Poe (sic), une courte biographie probablement tournée à l’occasion du centenaire de l’auteur et The Sealed Room, histoire d’une courtisane infidèle emmurée vive inspirée de
la nouvelle La barrique d’Amontillado.
Certains autres films de Corman sont parfois inclus dans le « cycle Poe », mais ne relèvent pas d’une démarche d’adaptation. Le titre de ce texte est inspiré de l’article de Gilbert Maggi, À la recherche d’Edgar Poe (Séquence
no. 57, 1971).