L’Empire du désir, films érotiques japonais
Du 15 au 26 juillet 2009
Peu de lauréats d’un Oscar peuvent se vanter d’antécédents pornographiques. C’est pourtant le cas de Yojiro Takita qui, un peu plus tôt cette année, rentrait au Japon avec l’illustre statuette du meilleur film étranger sous le bras pour son œuvre Départs (Okuribito). Si Takita a fait ses premières armes cinématographiques dans les années 1980 avec des comédies à teneur sexuelle telle que la série Molester Train (Chikan densha), il n’est pas le premier grand réalisateur nippon à émerger du bassin du « cinéma rose », ou pinku eiga. La parution en 1962 du Marché de la chair (Nikutai ichiba) de Satory Kobayashi signait l’avènement de ce sous-genre emblématique de films érotico-soft indépendants, tournés en 35 mm avec de minuscules budgets, qui a vu défiler une brochette étonnante d’artistes, d’anarchistes et autres visionnaires, la réalisation de pinku eiga étant une occasion en or pour les cinéastes débutants de perfectionner leur art. Ce style de film a d’ailleurs permis à des maîtres de la trempe des Koji Wakamatsu, Masao Adachi, Ryuichi Hiroki, Masayuki Suo, Kiyoshi Kurosawa, Hisayasu Sato et autres Takahisa Zeze de se faire les dents dans le métier.
Dans les années 1960, devant la menace grandissante posée par l’arrivée des téléviseurs dans les foyers, les grandes sociétés de production japonaises se lancèrent à corps perdu dans la production du pinku afin de conserver tant bien que mal un auditoire distrait par l’accessibilité du petit écran. Amalgamant cinéma d’exploitation, expérimentation formelle, politique radicale, comédie et de généreuses doses de sexe, ces films représentaient pas moins de 50 % de l’industrie nationale nippone pendant les années 1960. Plusieurs grandes sociétés de cinéma virent là une occasion d’affaires, la plus notoire étant aussi la plus ancienne, fondée en 1909 : la maison Nikkatsu lança dès 1971 sa série de films érotiques « Roman porno », réalisés avec des budgets sensiblement plus élevés que ceux du pinku. Lorsque la Nikkatsu mit fin à la série en 1988, celle-ci comptait déjà près de mille titres classiques regorgeant d’érotisme réalisés
à contrat par des cinéastes tels Noboru Tanaka, Chusei Sonei et Tatsumi Kumashiro. Pendant le festival Fantasia, la Cinémathèque québécoise présentera quelques-unes des meilleures œuvres de Tanaka, telles qu’Abe Sada ou L’Emprise des sens (Jitsuroku Abe Sada, 1975) — dont la trame est tirée du même incident ayant inspiré L’Empire des sens (Ai no corrida, 1976) de Nagisa Oshima —, ou encore La Maison des perversités (Yaneura no sanposha, 1976), une adaptation des récits littéraires ero guro (« grotesque érotique ») du célèbre auteur Edogawa Rampo.
Devant l’accroissement de la production japonaise de vidéos pornographiques hardcore, la société Nikkatsu s’est retirée de l’industrie du « Roman porno ». C’est contre toute attente que des compagnies indépendantes ont repris le lambeau du « film rose ». Aujourd’hui encore, près de 80 films destinés aux salles de cinéma pour adultes sont tournés chaque année en 35 mm, faisant du Japon le seul pays producteur de films érotiques soft pour la distribution cinématographique à grande échelle. Certains cinéastes continuent à repousser les frontières du format, qui compte typiquement de cinq à six scènes de nudité ou de rapports sexuels dans un film d’une durée approximative d’une heure, afin de personnaliser l’approche thématique ou stylistique du
genre. Le drame sentimental Yariman (2008), de Rei Sakamoto, qui sera présenté au cours du festival, est un excellent exemple de ce type d’exploration visuelle. Malgré des budgets ridiculement restreints et des conditions de tournage précaires, pour la génération actuelle des cinéastes du pinku, il s’agit d’une occasion unique de travailler avec de la pellicule 35 mm et des équipes professionnelles pour présenter en salle des histoires qui leurs sont propres.
Le genre demeure néanmoins polémique et fait l’objet de bien des préjugés : ces films relèvent-ils de l’art ou du cinéma d’exploitation, et ces deux approches peuvent-elles se côtoyer dans une même proposition ? Fantasia, la Cinémathèque québécoise et Ciné-Asie sont fiers de s’associer pour la présentation d’une sélection d’excellents titres pinku eiga et « Roman porno » qui se sont démarqués au cours des dernières décennies. Il en reviendra donc aux spectateurs de trancher.
Jasper Sharp
Critique et auteur
Jasper Sharp est l’auteur de Behind the Pink Curtain : The Complete history of Japanese Sex Cinema (SAB Press, 2008). Il sera à Montréal du 14 au 27 juillet.
Ce cycle est présenté en collaboration avec Ciné-Asie et Fantasia.
Certains des films présentés sont classés 18 ans et plus.