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Jeannine Gagné, réalisatrice et productrice
Du 22 au 30 novembre
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Entretien avec Jeannine Gagné
Quelles sont vos intentions à travers vos films ?
J'essaie, en faisant du cinéma, de partager des impressions, des sensations, de les transmettre par les images, le son. Par exemple, Aube urbaine (1995) a beaucoup touché et touche encore les jeunes. Je suis ravie de constater que des gens peuvent se reconnaître dans mes films, c'est pour moi une manière de communiquer. J'ai surtout du plaisir à constater que des films résultant de mes propres questions suscitent des réactions. Mon envie de partager constitue ma principale motivation à faire du cinéma. J'aime mettre en scène les expériences que je vis, les transformer, les exagérer.
Quelle était votre démarche artistique pour le film Aube urbaine ?
J'ai eu une démarche d'exploration, proche de l'improvisation. Un matin par semaine, pendant un hiver entier, je me suis promenée dans Montréal avec le directeur photo Michel Lamothe puis l'année suivante avec le caméraman Serge Giguère. Nous captions des images, nous prenions le temps d'observer la ville qui s'éveille. J'ai réalisé ce film sur deux ans, sans échéancier, ce qui m'a donné une totale liberté. Dans un premier temps, je voulais exclusivement monter des images filmées dans la ville, très tôt le matin au mois de mars. Face à la difficulté de lier ces images entre elles, j'ai écrit des textes et engagé une comédienne que j'ai emmenée se promener, comme un alter ego, sur les lieux déjà filmés. Le film s'en est trouvé mieux structuré.
L'écriture sonore paraît très importante dans vos films, et particulièrement dans Aube urbaine. Comment travaillez-vous le son ?
J'aime explorer de nouveaux chemins, travailler différemment. Je filme sans enregistrer de son afin de préserver une grande liberté pour la prise d'images. Puis une fois le montage image effectué, je peux partir à la recherche de sons. Je tente alors de trouver une résonnance sonore aux images. Je travaille ainsi depuis mon premier film Sans faire d'histoire (1973). Pour Solitudes (2005) j'ai également utilisé cette façon de procéder. J'accorde toute la liberté possible à la bande son. N'étant pas contrainte par le son synchro, je suis obligée de chercher autre chose, et selon l'émotion que provoque l'image, je bâtis une bande son proche de l'écriture musicale. L'image est d'autant plus mise en valeur quand elle est bien accompagnée. Par contre, pour la fiction, la problématique est différente, plus contraignante. La bande son et les images ne peuvent être totalement dissociées. Mais j'aime expérimenter. C'est ce qui donne sûrement cet aspect étrange dans Au fil de l'eau (2002). Je trouve intéressant de déconstruire quelque peu la réalité.
Justement Au fil de l'eau est votre premier long métrage de fiction. Pouvez-vous nous parler de cette nouvelle expérience d'écriture et de tournage ?
Je voulais réaliser un long métrage de fiction depuis quelques temps mais je n'avais pas de scénario écrit qui me satisfasse réellement. Un jour, je me suis rendue à une lecture d'Au bout du fil, une pièce de théâtre d'Evelyne de la Chenelière. J'ai eu un coup de foudre pour ce texte, pour l'esprit de la pièce. Je me suis facilement retrouvée dans cet univers drôle, tragique et tendre à la fois. De prime abord, je pensais qu'il s'agissait d'un texte impossible à mettre en images puis j'ai décidé que c'était justement pour cela que je devais essayer. J'ai joué avec cette idée. Au fil de l'eau fut un exploit : le tournage a duré seulement vingt jours, une limite imposée par les conditions de production. Le budget était très restreint, à peine plus que pour un court métrage. Mais j'étais satisfaite de travailler comme cela. J'ai pu ainsi prouver qu'il est possible de réaliser quelque chose de signifiant qui touche les gens, même avec de faibles moyens. On n'a pas toujours besoin d'un studio et de trois camions d'éclairage.
Au regard des thèmes que vous abordez, les mères adolescentes, les démunis, la solitude dans les grandes villes, les rapports entre les hommes et les femmes, pensez-vous que l'on peut parler dans votre cas de cinéma social ?
Je construis des autoportraits camouflés. Quand je réalise un film, je ne prétends pas détenir des solutions sur les problèmes que j'aborde. Je me questionne devant le monde. Puis, j'essaie juste de parler honnêtement des choses qui me préoccupent et parmi cela, il y a notamment les rapports amoureux.
Votre documentaire sur les mères adolescentes Bébé bonheur (1994), évoque justement un problème qui vous préoccupe. Comment s'est déroulé le travail de recherche, les rencontres, le choix des intervenants ?
J'ai proposé le sujet à l'Office national du film en sachant qu'il répondait précisément à leurs critères. À ce moment-là, je n'étais pas encore productrice, donc je proposais des films qui rentraient dans des cadres précis. Le travail d'enquête et de préparation pour ce film fut très intéressant. J'ai rencontré une vingtaine de filles, afin qu'elles m'expliquent leur situation familiale. Spontanément, j'ai voulu réaliser un court métrage sur chacune d'elle. Mais l'ONF m'a demandé de faire une sélection et de poursuivre sur le long terme. En documentaire, le personnage évolue dans le temps. Il devient lui-même une histoire. Benoit Pilon procède de cette façon dans Roger Toupin, épicier variété et Rosaire et la Petite Nation. Dans Bébé bonheur, une jeune Sud-américaine, étudiante exemplaire, avait un enfant. Nous l'avions choisie à titre d'exemple. En cours de tournage, elle a mis au monde un second enfant et cessé ses études. Le décalage entre la préparation, l'écriture du scénario et ce qui se déroule ensuite réellement, est imprévisible. J'aime justement exploiter cet imprévu.
Pouvez-vous me parler de votre dernier film Solitudes (2005) ?
J'interroge un phénomène en expansion en milieu urbain : la solitude. Qu'elle soit volontaire ou subie. Soixante-quatre personnes sont mises en scène devant leur télévision, symbole d'une présence mais artificielle. Mon intention était de constituer un catalogue d'images. Le son du poste de télévision m'a permis de lier tous ces portraits. Je considère ce documentaire comme un essai cinématographique. Je crée à partir du réel, et toujours dans une démarche d'exploration du rapport image/son.
Comment constituez-vous les équipes avec lesquelles vous réalisez vos films ?
Le cinéma est un travail collectif, un travail d'amitié, d'équipe. Lorsqu'une complicité est établie, je réitère les expériences avec les personnes. Par exemple, j'ai étudié avec Michel Lamothe, mon directeur photo. Depuis Sans faire d'histoire, notre premier film ensemble, nous avons collaboré six fois. Au son, je travaille souvent avec Claude Beaugrand. Mes films doivent beaucoup à sa créativité.
Vous avez produit douze films. Comment êtes-vous devenue productrice ?
En 1997, je souhaitais réaliser un documentaire sur l'œuvre de Marie-Claire Blais intitulé L'Insoumise. L'ONF l'ayant refusé, je suis devenue productrice par défaut. Il n'est peut-être pas idéal de produire ses propres films. Toutefois cela permet une maîtrise complète de son film par la compréhension directe des données de production. À cette époque, je produisais au sein du collectif Les Films de l'autre [»], un organisme permettant aux réalisateurs de s'auto-produire et soutenant le cinéma d'auteur. À la suite de La position de l'escargot de Michka Saäl, en 1998, que j'ai produit toujours au sein du collectif, j'ai créé ma propre société de production Amazone Film [»] qui me confère plus de liberté.
En quoi consiste exactement le travail d'un producteur ?
La production comporte tout le travail en amont et en aval : convaincre les institutions de financements, servir de garant, persuader les partenaires que le film est incontournable et nécessaire, qu'il traversera l'épreuve du temps ! Il faut également coacher le cinéaste, être à son écoute. Je m'occupe aussi de la distribution. Le métier représente parfois un travail aride d'administration de budget, de rapport de coûts, mais l'autre aspect est le dialogue, la communication. Quand je produis un film, je partage directement mon travail avec le réalisateur et il sait dans quel cadre et avec quels moyens le tournage s'effectue. En résumé, produire c'est permettre que des films se fassent, aider à leur éclosion, monter des dossiers pour des structures de financement, convaincre les bonnes personnes, et enfin, employer l'argent obtenu à réaliser le meilleur film possible.
Comment se décident vos choix de production ?
Encore une fois, c'est une histoire d'amitié. Une fois que des liens sont établis avec des artistes, je continue avec eux. C'est une question de confiance. Après Gilles Carle ou l'indomptable imaginaire, nous voilà, avec Charles Binamé, repartis sur un nouveau projet. Michka Saäl est une amie de longue date et ma première production était Loin d'où?, son premier film. Ma collaboration avec Benoît Pilon a débuté avec Rosaire et la Petite Nation. Il s'est rendu compte que la production nécessitait un travail spécifique. Il est donc venu me chercher, depuis nous travaillons ensemble. Je m'investis pour le cinéma que je soutiens.
Souhaiteriez-vous agrandir votre structure de production afin de monter plus de films ?
Amazone Film [»] est une petite entreprise artisanale, et je ne tiens pas pour le moment à multiplier mes activités. Produire davantage de films signifie accroitre mon investissement dans ce domaine et prendre le risque de n'accorder qu'une place minime à la réalisation. Je tiens absolument à me préserver du temps comme cinéaste. C'est tout juste si j'y arrive actuellement. Il est certain que je regrette de refuser certains projets mais...
Sur les douze films que vous avez produits, vous en avez réalisé trois. Vous considérez-vous plutôt comme productrice, réalisatrice, ou les deux à la fois ?
Sans doute qu'idéalement j'aimerais uniquement faire l'artiste, comme je dis en plaisantant. Mais réaliser des films reste pour moi extrêmement insécurisant. La réalisation est une partie de ma vie, la production en est une autre. Pendant un an, je ne m'occupe que de mon film. Puis sur les deux années qui suivent, je produis. C'est aléatoire. Au départ, la production me permettait de rendre service à des amis ou de gagner ma vie. Aujourd'hui, je prends de plus en plus de plaisir à produire et je suis ravie de travailler avec des réalisateurs qui comprennent ce que je fais, qui me respectent. Alors nous pouvons considérer que je suis réalisatrice-productrice.
Quels sont vos projets ?
Je travaille actuellement sur un scénario de long métrage que je souhaiterais réaliser. Récemment, j'ai aidé deux jeunes producteurs-réalisateurs au sein d'Amazone Film. J'aime transmettre mon savoir faire.
Entretien réalisé par Lucie Guardos
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