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PROJECTIONS

An Evening With Don Hertzfeldt
cine femmes Bonshommes au bord de la crise de nerfs

Le 20 octobre

\Les bonshommes dessinés au crayon par Don Hertzfeldt se situent très loin de la pyrotechnie tridimensionnelle et stéréoscopique qui semble devenue la norme dans les grands studios d’animation aux États-Unis. Simplement tracés au crayon noir sur papier, vivant des péripéties tordues, apparaissant comme des anomalies dans une discipline artistique parfois ankylosée par les dogmes du beau et de la virtuosité, les bonshommes de Hertzfeldt se situent dans la marge dans l’animation américaine et occupent une place unique au sein de l’animation mondiale. Hertzfeldt est un indépendant, finançant lui-même ses films. Bien que ses courts métrages soient relativement peu coûteux, le cinéaste a su compter sur son propre sens du marchandisage pour gagner sa vie et soutenir son travail, vendant DVD, t-shirts, dessins originaux et fragments de pellicule par l’entremise de son site Web. Tout compte fait, l’œuvre de ce jeune réalisateur de 33 ans est l’une des plus stimulantes, pertinentes et inventives de l’animation contemporaine, d’autant plus qu’elle remet radicalement en question plusieurs idées reçues au sujet de ce que devrait être l’animation.

Hertzfeldt appartient à la famille d’indépendants américains qui prolongent à leur façon la tradition du Hollywood Cartoon. Ces cinéastes pratiquent un humour mordant et se livrent volontiers à la transgression de l’ordre, du bon goût et du savoir-faire. Le New-Yorkais Bill Plympton apparaît comme la personnalité fondatrice de cette école. Dans la foulée de son travail est apparue une nouvelle génération d’animateurs indépendants habitant New York (Patrick Smith, Signe Baumane, Alex Budovsky, PES, etc.). Hertzfeldt n’habite pas New York, mais Santa Barbara en Californie, et, sauf erreur, il n’existe pas dans cet état une communauté de cinéastes indépendants aussi organisée que celle de New York. Dans le paysage de l’animation américaine, le réalisateur occupe donc une place excentrée. Sur sa page MySpace, il avoue une série d’influences allant de Stanley Kubrick à Stan Brakhage en passant par Monty Python, David Lynch et Buster Keaton. Bien qu’elle prolonge l’esprit débridé du cartoon hollywoodien, son œuvre s’en détache également par les expériences que mène le cinéaste sur la narration de même que par ce sentiment d’angoisse existentielle qui prend progressivement place d’un film à l’autre. Répondant aux questions du public du George Eastman House de Rochester à la suite d’une projection de ses films, Hertzfeldt définissait ainsi sa relation avec l’animation : « Honnêtement, je ne regarde pas beaucoup d’animation et je ne trouve pas beaucoup d’inspiration dans l’animation. Je ne sens pas que je fais partie de cette communauté. Je suis allé dans une école de cinéma bien traditionnelle. Je n’ai jamais pris un cours en animation. Souvent, je me perçois simplement comme un cinéaste indépendant à qui il arrive parfois d’animer, d’utiliser des trucages photographiques et ce genre de choses. »1

On trouve chez lui une particularité supplémentaire concernant son rapport à la technique. Le réalisateur n’a jamais eu recours au numérique, racontant ses histoires à l’aide d’une des techniques les plus simples qui soient : le dessin crayonné sur papier. À l’occasion apparaissent des touches de couleurs dans ses images, mais celles-ci restent discrètes et occupent le plus souvent un espace restreint. Également, le cinéaste a mis au point des trucages qui reposent sur des procédés photographiques, ce qui lui permet, par exemple, de représenter les galaxies dans The Meaning of Life et de fragmenter le cadre dans Everything Will Be OK et I Am So Proud of You. Ajoutons que Hertzfeldt se fait un honneur de distribuer ses films sur support 35 mm et ne manque pas de préciser à l’emprunteur que le film doit être projeté en « 1:1,37 », un rapport des dimensions de l’image sur écran ayant été répandu jusque dans les années 1950 et rarement utilisé aujourd’hui. Le « 1,37 », comme on l’appelle couramment, donne un cadre ayant l’apparence d’un carré presque parfait.

Étudiant de l’Université de Californie en cinéma, Don Hertzfeldt tourne ses premiers films sur un banc-titre inutilisé trouvé dans un coin de l’école. Son travail est remarqué dans les festivals de films d’animation. C’est avec Billy’s Balloon, son dernier film étudiant, que le jeune cinéaste fait sa véritable entrée dans le circuit de l’animation. Cette histoire ahurissante d’enfants se faisant agresser par leurs ballons gonflés à l’hélium obtient un grand succès. Les spectateurs sont étonnés par la simplicité du trait et l’efficace dépouillement de la bande sonore, mais aussi par la férocité de l’humour : ce n’est pas tous les jours que les enfants servent de souffre-douleur au cinéma ! Hertzfeldt se révèle ici particulièrement habile dans la fabrication d’un humour empreint de cruauté et dans la construction de gags se développant dans la durée et avec une certaine lenteur. Il reçoit son diplôme en 1998.

Sorti en 2000, Rejected, une série de courtes vignettes absurdes, lui vaut une nomination aux Oscars dans la catégorie du meilleur court métrage d’animation. Le film dépeint la dépression nerveuse dans laquelle s’engouffre un cinéaste d’animation tournant des œuvres de commande (systématiquement rejetées) pour une chaîne télé éducative puis pour une grande corporation spécialisée dans l’agroalimentaire. Le cinéaste, qui porte en l’occurrence le nom de Don Hertzfeldt, n’apparaît jamais. On ne voit que ses courtes animations qui prennent une tournure de plus en plus angoissée et autodestructrice à mesure que déroule le film. Par ce film-canular qui est aussi une profession de foi, le cinéaste affirme haut et fort l’importance qu’il accorde à son statut d’indépendant, tout en tournant en ridicule les exigences extravagantes des commanditaires.

En 2003, Don Hertzfeldt s’associe à Mike Judge, créateur des personnages de Beavis et Butt-head, pour créer « The Animation Show », une tournée annuelle de films d’animation affichant une certaine ambition dans le choix des œuvres : Plympton, Hertzfeldt, Joanna Quinn, Georges Schwizgebel, etc. Hertzfeldt met fin à ce travail de programmateur en 2008. Pour la première tournée de « The Animation Show », il conçoit trois très courts métrages devant servir de préambule, d’entracte et de conclusion. Les films sont aujourd’hui regroupés pour former un triptyque.

Sorti en 2005, The Meaning of Life, qui a exigé quatre années de travail, apparaît le film le plus ambitieux du cinéaste aussi bien en ce qui concerne la technique que la thématique. Dans ce pastiche de science-fiction présentant des similarités avec 2001: A Space Odyssey de Stanley Kubrick (les airs des Strauss y sont d’ailleurs remplacés par ceux de Tchaïkovski), Hertzfeldt s’emploie à « régler » le sort du monde, à porter un regard moralisant sur le devenir de l’homme : des hordes d’humains parlent et vocifèrent toutes sortes d’inepties, puis un saut dans le futur nous montre des créatures qui, malgré l’évolution, reproduisent le même comportement. Au plan technique, le cinéaste enrichit sa palette, dessinant des ciels « painterly » au-dessus des personnages et représentant l’espace intersidéral grâce à des expériences photographiques réussies sur le banc-titre. Dans ce film, Hertzfeldt se confronte aux grands thèmes tout en se risquant de ne pas être drôle à tout prix.

Son film suivant marque le début d’une trilogie qui compte maintenant deux titres : Everything Will Be OK et I Am So Proud of You. Le travail de Hertzfeldt prend alors une autre direction, combinant la comédie avec des préoccupations contemporaines ayant une portée dramatique. Dans ses films précédents, Hertzfeldt paraissait tenté par le drame (la descente en enfer de l’animateur de Rejected, le pessimisme de The Meaning of Life), mais son talent pour la comédie avait comme effet de pousser le drame sous le tapis, d’en atténuer les contours. Dans Everything Will Be OK et I Am So Proud of You, Hertzfeldt paraît assumer un désir d’empathie. Plutôt que de se prononcer sur le destin de l’humanité comme il l’a fait dans The Meaning of Life, il s’attache ici aux péripéties dérisoires d’un américain moyen, Bill, aux prises avec des travers comme la dépression, la maladie, la mortalité et l’ennui. On remarque que les deux titres prennent la forme de phrases dites couramment dans la vie de tous les jours (« tout ira bien », « je suis si fier de toi »). Les personnages de Hertzfeldt ont l’habitude de parler machinalement – par exemple, dans un passage de Rejected pastichant les vignettes éducatives à la Sesame Street, un homme qui tient une cuillère surdimensionnée répète avec application une plate évidence : « My spoon is too big! » (« Ma cuillère est trop grande ! »). Dans ces films, Hertzfeldt ironise sur la trivialité du discours. Toutefois, les deux films de la nouvelle trilogie reposent sur des phrases prenant l’apparence de formules stéréotypées et usées à travers lesquelles les personnages tentent d’exprimer le plus sincèrement du monde ce qu’ils ressentent. Ce n’est plus la trivialité du discours qu’épingle ici Hertzfeldt, mais plutôt l’ambiguïté des mots et des phrases toutes faites, leur incapacité à exprimer les émotions les plus fortes et les plus sincères. Son sens de l’ellipse et sa narration en collages lui permettent de conférer à ces films de 15 minutes une très riche densité de contenu, voire une force d’émotion – certains critiques ont d’ailleurs fait observer que la portée de Everything Will Be OK est supérieure à celle de bien des longs métrages. On pourrait en dire autant, sinon plus, du remarquable I Am So Proud of You.

Un exemple remarquable et poignant de l’ambiguïté des mots se trouve dans I Am So Proud of You. Le protagoniste, Bill, se remémore le message gentil (« Je suis si fière de toi ! ») que lui glissait sa mère dans sa « boîte à lunch » quand il était petit. Après le décès de sa mère, il découvre dans les affaires de celle-ci le même message reproduit à la main des dizaines de fois sur des bouts de papier prêts à être glissés quotidiennement dans la boîte à lunch. La phrase ayant bercé la jeunesse de Bill était une formule convulsivement rabâchée par une femme atteinte de maladie mentale. Profondément déstabilisé, le protagoniste réalise que les joies de son enfance n’étaient qu’illusion.

Il faudrait ici faire le point sur l’esthétique singulière développée par Hertzfeldt. Nous avons pu remarquer qu’il existe à la fois dans une certaine partie du public et dans le monde de l’animation une sorte de malaise ou d’incompréhension à l’égard du travail du cinéaste. Il est vrai que le style simple de Hertzfeldt, parfois qualifié de « sommaire », se concentre sur les éléments essentiels à la narration et à la compréhension du récit. Les personnages ont la physionomie ronde et rassurante des « bonshommes » dessinés par les enfants (on pense aussi au Fantoche d’Émile Cohl). Ils évoquent une sorte de candeur tout en ayant l’apparence quasi anonyme de pictogrammes. Ils sont Monsieur et Madame Tout-le-monde. Pareillement, on ne trouvera jamais chez lui un arrière-plan élaboré représentant un paysage majestueux, un intérieur pittoresque ou une cité grandiose. Quand cela s’avère nécessaire, le décor se résume à une simple ligne horizontale représentant l’horizon. Sinon, il n’y a pas de décor du tout et les personnages évoluent alors dans un espace vide. Hertzfeldt avoue lui-même ne porter aucun intérêt au photoréalisme : « Je ne me soucie pas vraiment que le rendu de la forêt dans Shrek soit si beau, puisque j’ai déjà vu une forêt auparavant. »2

Quant à la question de la virtuosité (ou de la supposée absence de virtuosité), il suffit de regarder la première partie de The Meaning of Life pour réaliser l’incroyable maîtrise du cinéaste qui anime ici simultanément des dizaines de personnages. « Virtuosité », dans ce cas-ci, ne se rapporte pas à une théâtralité ostentatoire du mouvement, mais bien à une mise en forme et à une mise en mouvement contrôlées et rigoureuses. Un autre exemple pourrait être la formidable scène de la souffleuse à feuilles dans I Am So Proud of You, dans laquelle le cinéaste démontre un sens très sûr de la durée et de la conception sonore. Également, l’abondance de texte dans ses deux derniers films peut dérouter certains spectateurs peu familiers avec l’anglais, sans compter que la narration y est morcelée, que la continuité temporelle y est rompue et l’espace, éclaté. Il faut voir dans ce travail sur la narration une façon astucieuse et radicale de donner corps à l’expression « une vie qui tombe en lambeaux ».

En un peu moins de dix ans et en six films, Don Hertzfeldt a élaboré une monumentale tragicomédie du mal de vivre. Depuis le slapstick outrancier de Billy’s Balloon jusqu’à l’angoisse et la colère contenue de I Am So Proud of You, le cinéaste a tourné le dos à une idée préconçue de l’animation, il a rejeté la joliesse, pour proposer une œuvre profondément originale, dotée d’une signature forte, cohérente et éloquente. Descripteur d’un mal de vivre contemporain, poète du déséquilibre psychologique, il dresse un portrait à la fois saisissant, émouvant et juste de la société qui l’entoure. Et on ne saurait oublier que ses bonshommes au bord de la crise de nerfs sont aussi furieusement drôles. Ils nous ressemblent trop.

Marco de Blois
Programmateur-conservateur

1. Healy, Jim. 2005. « Interview and Essay on Don Hertzfeldt », http://dryden.eastmanhouse.org/uncategorized/dryden-exclusive-interview-and-essay-on-don-hertzfeldt/ (Consulté le 17 août 2009)
2. Ibid

En collaboration avec

  ONF Ottawa animation festival

 


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