Jean-Claude Labrecque, CDK : rétrospective
Du 4 novembre au 17 décembre 2009
Jean-Claude Labrecque n’avait pas fait jusqu’à présent l’objet d’une rétrospective, alors qu’il est certainement l’un des cinéastes les plus actifs de notre cinématographie, depuis plus de 50 ans.
L’enfant de Québec rappelle quelque peu son personnage du film Les Vautours. Ce Louis Pelletier, qui attrape sa liberté au vol, échappant à un contexte familial naufrageur, ressemble à ce Jean-Claude Labrecque, le double orphelin passionné d’images qui, après avoir débuté comme apprenti pour un photographe de Limoilou, finira par devenir l’un des plus grands directeurs de la photographie de l’histoire de notre cinéma.
Il y a peut-être plusieurs Labrecque ?
Ce CDK, ce « chauffeur de kodak » comme il s’amuse parfois à se nommer, possède d’évidence un œil inventif, alliant la beauté des mouvements aux synesthésies intimes de son cinéma. Magnifiant la vélocité des machines et des corps, c’est aussi un cadreur des traces du temps, celles des paysages naturels ou de l’urbanisme, arpenteur du pays, pourchassant des charmes cachés qu’il semble seul savoir aller chercher. À preuve, le magnifique et méconnu film expérimental Essai à la mille (1970) à redécouvrir dans notre programmation.
Bien en selle comme caméraman au milieu des années soixante, sa carrière prend un tournant décisif lorsqu’il est chargé par Jacques Bobet de réaliser un court métrage sur le Tour cycliste du Saint-Laurent pour l’ONF, qui prendra le titre de 60 cycles (1965). Labrecque surprend alors et excelle, remportant plusieurs prix internationaux avec ce film de sport « vif », jouant sur les synchronismes entre musique et images, travaillant des cadrages audacieux et s’amusant à l’aide de focales diverses.
Lorsqu’il ne réalise pas ses propres films, le directeur photo sait se mettre au service d’autres cinéastes. Ainsi, apparaît-il tout aussi à l’aise dans le mouvement dynamique de sa caméra à l’épaule - harnaché au système de captation, promenant le cadre de sa fenêtre vivante en suivant Claude Jutra dans ses années À tout prendre (1963), Jean Béliveau sur la glace dans Un jeu si simple (1964) pour Gilles Groulx ou Guy L’Écuyer dans les rues de Montréal pour Gilles Carle (La Vie heureuse de Léopold Z, 1965). - que dans un cinéma plus statique et intérieur - comme chez Bernard Émond, dans La femme qui boit (2001) ou La Neuvaine (2005), et Catherine Martin, pour Mariages (2001), auxquels il s’est prêté quelques fois.
Inclure tous les films dont il a assuré la direction de la photographie aurait été impossible, tant la somme est imposante. En fait, nous nous sommes limités aux œuvres qu’il a réalisées et nous en avons choisi 32. De 60 cycles à Félix (2009) ou Infiniment Québec (2008), Jean-Claude Labrecque aura réalisé plus d’une soixantaine de films, documentaires et fictions, allant parfois jusqu’à inclure de façon marquante des éléments de jeu dramatique afin de rehausser le propos du film, lorsque son sujet, pensons à André Mathieu musicien, manquait cruellement d’archives visuelles.
À pénétrer plus avant dans le cinéma de Labrecque, on se rend compte que l’on peut aussi très bien définir son travail visuel par les thèmes qu’il privilégie. Technicien, il aura développé ce qu’il appelle son cinéma physique. Intellectuel empathique, il aura passé une partie de sa vie à documenter le travail d’autres artistes. Profondément attaché à son pays, il lui aura consacré plusieurs films à sujets historiques (Le RIN, Le Dernier des coureurs des bois, Les Compagnons de Saint-Laurent) comme également plusieurs captations d’événements politiques capitaux (La Visite du général de Gaulle au Québec, À Hauteur d’homme, bientôt Le Moulin à paroles) pour lesquels il sait mettre à profit la force évocatrice du cinéma direct alliée à un indéniable sens du suspens.
Ses fictions aussi jouent sur ces limites de la captation du réel que le documentaire ne peut combler. Certaines possèdent, de fait, un arrière-plan politique extrêmement fort et ce contexte devient toujours le déterminant de l’existence individuelle. À cet égard, par ces soumissions des destins des personnages à une situation plus globale, elles apparaissent toutes comme des œuvres de la Révolution tranquille, témoignant d’un temps collectif plus que d’un temps individuel. Ainsi vont Les Smattes (1972), Les Vautours (1975), Les Années de rêve (1984), L’Affaire Coffin (1979), voire même Le Frère André (1987).
En outre, ses films de sport comme 60 cycles, Jeux de la XXIe Olympiade, …26 fois de suite, On s’pratique… c’est pour les Olympiques, nous parlent tout autant de poètes qui transcendent les limites de la vie sur terre, que La Nuit de la poésie 27 mars 1970, La Nuit de la poésie 28 mars 1980, La Nuit de la poésie 1991 qu’il coréalise tous avec Jean-Pierre Masse, et les portraits inspirés qu’il conçoit pour Claude Gauvreau, Félix Leclerc et Marie Uguay, nous exposent des sportifs au travail, exprimant par les organes de leur vie des émotions rendues soudainement tangibles.
En fait, la question discrète qui nous a poursuivi tout au long de l’organisation de cette rétrospective a été : comment se mettre à la hauteur d’un monument, au sens propre du terme, d’un photographe devenu cinéaste mémorialiste, qui a passé sa vie à se faire un devoir de se servir de son art pour nous sauver de l’amnésie?
Fabrice Montal
Programmateur-conservateur du cinéma québécois et canadien
Remerciements :
Jean-Claude Labrecque,
Francine Laurendeau,
Jean-Pierre Masse,
Charlotte Selb,
Mireille Kermoyan,
RIDM
En collaboration avec: