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RETROSPECTIVE
Ashes

Lech Kowalski, dépasser les bornes

Du 15 avril au 15 mai

Actif depuis la fin des années 1970, Lech Kowalski tisse une œuvre documentaire forte et indépendante, encore trop peu vue. La Cinémathèque propose une sélection de huit de ses films. Qu’ils explorent la marginalité et la marginalisation à New York (Gringo, Story of a Junkie, Rock Soup, Chico and the People), la scène punk (D. O. A.: A Right of Passage, Born to Lose, the Last Rock and Roll Movie, Hey is Dee Dee Home) ou, à la frontière de l’histoire et de l’autobiographie, la Pologne contemporaine (The Boot Factory, On Hitler’s Highway, East of Paradise), ils témoignent de l’amour du cinéaste pour les destins hors normes, et un cinéma libre de toute contrainte morale ou esthétique.

Mis à part Gringo peut-être, votre cinéma est documentaire. La mise en scène et la composition de l’image y sont très importantes. Pourquoi ce choix du documentaire et que signifient pour vous les oppositions fiction  /  documentaire, mise en scène  /  spontanéité ?

Chaque film retrace mon propre processus de découverte. La découverte de quelque chose dont je ne sais rien, au lieu de découvrir quelque chose que les gens pensent que je vais montrer. Que ce soient des émotions, des gens ou des situations, la position de la caméra est plus importante que n’importe quel autre élément dans un film. Bien sûr, la juxtaposition de scènes constitue l’histoire d’un film mais l’endroit où je place ma caméra reste la question la plus importante pour moi. Cela indique ma relation avec le sujet et avec moi-même. C’est ce qui m’angoisse le plus quand je filme. Ai-je pris la bonne décision ? Le hors-champ, c’est-à-dire montrer aussi peu que possible de ce qui se passe, est d’une grande importance pour moi. Je m’intéresse uniquement à l’interprétation de ce que je vois, et pas à la documentation de son intégralité. C’est pourquoi il m’est si difficile de travailler avec un opérateur caméra. Il ne s’agit pas de mauvaise ou bonne photographie mais de ma relation à l’instant qui est filmé. C’est cette relation à l’instant que j’étudie plus tard avec attention. Au moment du montage, lorsque j’organise les images en une histoire dotée d’une progression narrative, je décris également ma relation à ce que j’ai filmé. L’objectivité ne m’intéresse absolument pas. Je m’intéresse à l’excitation du moment. Comment un instant peut-il me parler de la vie au lieu de me fournir les éléments d’une intrigue ? L’intrigue est secondaire. Elle est essentielle pour que le public entre dans l’histoire, mais il existe toutes sortes d’intrigues. L’intrigue de ce qui va se passer ensuite ne m’intéresse pas. Où va-t-on ? Quelle est la connexion avec l’honnêteté par opposition à l’intrigue générale ? C’est pour cela que je construis mes histoires autour d’instants qui conduisent à l’instant suivant. Et, au final, je veux être émotionnellement satisfait du voyage mais pas uniquement à cause de la quantité d’informations véhiculées.

Plusieurs de vos films ont une dimension provocatrice, soit par leur sujet (drogue, marginalité, sexualité), soit par la façon dont ils ébranlent notre perception de ces réalités. Ils sont parfois perçus comme choquants, le plus souvent comme libres de tout jugement moral. Quelle est votre vision de l’éthique documentaire ?

Le politiquement correct ne m’intéresse pas. Sa valeur historique est très limitée. Les personnages marginaux sont plus proches de la réalité. Ils sont plus proches de leur perte. Les gens qui sont aux commandes de leur vie paient le prix fort. Le prix de perdre leur plus grande raison de vivre. Pour vivre, il faut risquer la mort. La mort a plusieurs aspects. La plupart des gens sont des morts-vivants. Ils vivent confinés dans leurs petites histoires. Tous les marginaux ne sont pas des héros mais, me frotter à eux me procure un vif plaisir. Ils me font réaliser que la vie vaut la peine d’être vécue… si on la vit. C’est de ce défi dont je veux parler dans mes films.

L’évaluation de la qualité d’un film est la manière dont il est perçu dans le futur. Je ne sais pas pourquoi mais j’ai toujours eu ça en tête en faisant des films. Dès mes premiers films. Les situations changent mais notre temps reste notre temps et, c’est autour de ce concept que je me bats. Pourquoi les choses sont telles qu’elles sont à mon époque ? C’est une question extrêmement complexe à laquelle je ne peux répondre. Ça me semble au-delà de mes capacités intellectuelles mais, peut-être que mes films, eux, y répondent. En tout cas, c’est mon pari.

De D.O.A. à Born to Lose, en passant par Hey is Dee Dee Home, la musique joue un rôle important dans vos films. Que signifient pour vous la musique et l’esthétique punk ?

Je ne filme que des histoires musicales avec lesquelles je suis connecté d’une manière esthétique. Le mouvement punk est une manière de penser. S’il n’avait jamais été inventé, je travaillerais quand même d’une manière punk. Ce n’est pas une approche philosophique, c’est une manière de survivre et par survivre, je veux dire de faire en sorte que les choses marchent pour toi plutôt que de t’intégrer. Tu crées un espace. Plus je travaille et plus cet espace s’élargit. Je me souviens lorsqu’il n’y avait pas d’espace du tout. Et maintenant, après toutes ces années, l’espace contient une œuvre mais, je pense que je n’y suis pas toujours. L’espace, ce n’est pas moi, c’est autre chose. Le travail lui-même constitue l’espace et je suis le visiteur intime de cet espace.

Votre plus récent projet, Camera War, est un blogue cinématographique (www.camerawar.tv).  Vous y écrivez que  la  réalisation cinématographique traditionnelle ne peut plus exprimer la complexité de notre monde. Pensez-vous qu’Internet soit la solution ?

Camera War est ma façon de me connecter à un monde qui se situe bien au-delà de la compréhension. C’est mon seul défi […] Nous vivons dans une réalité post-documentaire, ce qui signifie que nous ne vivons plus dans un monde où il y a une possibilité d’explication. Nous sommes suspendus dans la réalité […] Camera War, c’est mon action. Cette action me fait découvrir des histoires que je veux raconter et auxquelles je n’aurais pas pensé si je n’avais été porté vers l’avant par Camera War. Camera War est ma communauté. C’est peut être la seule réalité post-documentaire dont je peux parler. Communauté. Il n’y a pas de communauté dans le sens traditionnel. J’ai donc créé un endroit où une communauté peut se retrouver […] Il s’agit d’imagination et de créativité […] Donner plutôt que détruire, ouvrir plutôt que fermer, donner de l’énergie, montrer des choses qui ne sont pas si évidentes et faire tout ça parce que les grosses boîtes à fric ignorent toutes ces choses.

Entrevue réalisée via Internet par Karine Boulanger, assistante à la programmation, et traduite de l’anglais. Le texte complet en anglais et en français est disponible sur le site de la Cinémathèque. Ce cycle est présenté en collaboration avec la Corporation Québec-Pologne pour les arts et le Consulat général de Pologne à Montréal.

 

>> Texte complet de l’entrevue : Français / English

 


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