Les films de George et Mike
Kuchar furent ma première inspiration. Hold Me While I’m Naked,
de George, et Sins of the Fleshapoids, de Mike, furent des filmsclés
dans ma jeunesse, m’influençant davantage que Warhol, Kenneth
Anger ou même que le Wizard of Oz. En tant qu’adolescent de
Baltimore au milieu des années 1960, j’ai d’abord entendu parler de
ces frères cinéastes du Bronx dans la chronique « Movie Journal »
que publiait Jonas Mekas dans le Village Voice. Voici des réalisateurs
que je pouvais admirer, complètement cinglés, sans une once de
prétention, marginaux même de l’underground, qui pouvaient tourner
les films de leur choix sans argent, uniquement avec leurs amis. En
dévorant ma revue de cinéma préférée, Film Culture, j’en ai appris
beaucoup plus sur l’originalité de leur travail : leurs répliques corsées,
leurs déesses cinématographiques maison, leurs costumes grotesques
de magasin de pacotille, c’en était assez pour que je me précipite à
New York pour voir une de leurs oeuvres. a Eh bien ! Je n’ai pas été
déçu. Tout était là à l’écran — le célèbre éclairage Douglas Sirk bon
marché des frères Kuchar, la bande sonore mélo volée au mauvais
cinéma hollywoodien, la nudité masculine et féminine — même un
gros plan d’un étron. Une vision si particulière, si drôle, si bonhomme
et fièrement pitoyable, que j’ai compris (aidé d’un peu de LSD) que
je pouvais, moi aussi, faire les films dont je rêvais. Les frères Kuchar
m’ont donné l’assurance pour croire au mauvais goût de mes propres
visions. Je suis retourné à Baltimore, rebaptisai « Divine » un de mes
amis du voisinage et tournai ma première épopée trash, The Roman
Candles. a Dans sa vie privée, George Kuchar a transformé son piètre
amour-propre en une sorte de médaille d’honneur. Il se préoccupe
de pouvoir sentir mauvais lorsqu’il est en montage. Il écrit sur le
triste état de sa peau et sur sa constipation chronique qui semble
une métaphore cinématographique. Il se décrit même aujourd’hui
comme « toujours célibataire » mais « accompagné d’un vent intestinal
ravageur ». a Mais en tant que réalisateur et enseignant, George fait
preuve de plus d’assurance. Il brise toutes les règles de la rectitude
cinématographique en disant aux acteurs exactement la manière
dont ils doivent jouer leur rôle et même en leur montrant comment.
Il suggère aux autres réalisateurs de ne jamais faire d’auditions — « si
vous aimez leur apparence, utilisez-les ». Et si un comédien a de la
difficulté à exprimer une émotion, George a une solution radicale :
« changez le dessin de ses sourcils à chaque scène ». Si j’avais eu un tel
professeur à l’école de cinéma, peut-être ne me serais-je pas fait foutre
à la porte si vite. a Mike Kuchar aurait pu être mon mentor de plus de
manières que je puisse l’imaginer : lui aussi utilise d’énormes vedettes
(qui font près de 300 livres) et fut profondément influencé par le
sens de la mode de Bozo le clown (dont j’ai toujours dit qu’il avait
influencé l’apparence initiale de Divine). Mike donne l’impression
d’être le collégien fou d’audiovisuel par excellence — le jeune bizarre
au projecteur qui finit par être plus à la page et talentueux qu’il ne
le pensait. Voici un réalisateur qui admet créer ses propres « objets
sexuels » (les plans de fesses sont sa spécialité) et qui tombe amoureux
de ses créations cinématographiques dans sa vie privée. Les autres
réalisateurs se rappellent avec émotion et sans ironie comment il était
reconnaissant pour une petite bourse mensuelle de 40 $ reçue plus
tôt dans sa carrière. Mike a dû se faire engager comme projectionniste
grincheux ou caméraman sûr de lui dans plus d’un film d’autrui afin
de joindre les deux bouts, mais il n’hésite pas à argumenter avec
un réalisateur qui ne veut pas que ses propres films soient financés
« par l’argent des autres ». a Les vrais beaux jours du « cinéma
underground » n’ont pas duré longtemps dans les années 1960 mais
les jumeaux Kuchar se sont arrangés pour subsister en conservant
intacts leur sens de l’humour et leur style original. Ils n’ont jamais
voulu passer la main. Ils continuent à tourner chaque jour de leur
vie des films et des vidéos follement optimistes, sexy et drôles, et
personne ne leur dit quoi faire ou comment tourner quelque chose de
plus « commercial ». Les Kuchar sont peut-être les seuls vrais cinéastes
underground encore en activité aux États-Unis.
John Waters
Cinéaste
(Traduit de l’anglais par Pierre Véronneau)
John Waters est réalisateur, scénariste et comédien. Il a écrit ce texte en introduction de l’ouvrage des frères Kuchar Reflections from a Cinematic Cesspool (1997).
PROGRAMME
Bird, Bath and Beyond 25 novembre, 19 h
Electrocute Your Stars 22 novembre, 20 h 30
George Kuchar : Trash Mélos (I) 22 novembre, 20 h 30
George Kuchar : Trash Mélos (II) 23 novembre, 16 h
George Kuchar : Trash Mélos (III) 24 novembre, 21 h
George Kuchar en vidéo (I) 30 novembre, 19 h
George Kuchar en vidéo (II) 15 décembre, 19 h
George Kuchar en vidéo (III) 22 décembre, 19 h
Hollybronx : Collaborations 8 mm (I) 21 novembre, 20 h 30
Hollybronx : Collaborations 8 mm (II) 22 novembre, 18 h 30
Mike Kuchar : Camp et Cie (I) 25 novembre, 19 h
Mike Kuchar : Camp et Cie (II) 28 novembre, 20 h 30
Mike Kuchar en vidéo 7 décembre, 19 h