From February, 02nd 2012 to April, 15th 2012

Claude Sautet, les choses de la vie

À la recherche de Claude Sautet

Claude Sautet tient une place à part dans le cinéma français. Il a mis en scène certains des plus gros succès des années 1970, avec les plus grandes vedettes, mais a rarement été considéré, de son vivant, comme un « auteur ». Paradoxalement, il a fallu attendre la fin de sa carrière, à un stade où la plupart des réalisateurs sont sur le déclin, pour qu’il soit redécouvert, avec trois œuvres majeures qui terminent en beauté sa filmographie. Il avait débuté dans le long métrage avec un extraordinaire film criminel, Classe tous risques (1960), qui peut paraître atypique pour Sautet, mais reste l’un de ses ouvrages les plus révélateurs.

Apparu au début des années 1960, au même moment que ses confrères de la Nouvelle Vague, il n’a pourtant jamais fait partie de ce mouvement. Il avait été formé par le cinéma populaire des années 1950, travaillant comme assistant, puis coscénariste sur des comédies et des films d’action. En fait, s’il considérait Classe tous risques comme son « vrai » premier long métrage, il avait déjà réalisé en 1956 une comédie, Bonjour sourire, dont il ne devait au départ être que l’assistant ; il y remplaçait à la dernière minute le metteur en scène défectueux, mais considérait n’avoir accompli qu’un travail « technique », à partir d’un projet qu’il n’avait pas choisi.

C’est dire à quel point il considérait Classe tous risques comme un film personnel, et pas seulement comme un film de genre commercial et populaire. Grâce à l’appui du grand comédien Lino Ventura, qui avait vu Claude Sautet prendre en mains un plateau alors qu’il était assistant, ce film fut confié au réalisateur débutant.

L’insuccès commercial de Classe tous risques déçoit beaucoup Sautet, qui déclare alors abandonner la mise en scène. Le film sera redécouvert deux ans plus tard par un groupe de jeunes cinéphiles (parmi lesquels le futur cinéaste Bertrand Tavernier), et ressortira avec éclat dans le circuit d’art et essai, pour devenir un « film-culte ». Mais entre-temps, Sautet est revenu à une activité qu’il pratiquait depuis les années 1950, et qu’il poursuivra jusqu’à la fin de sa vie, parallèlement à sa propre carrière : conseiller occulte, script doctor ou editing doctor sur les projets des autres (parmi lesquels Jean-Paul Rappeneau, Louis Malle, Alain Cavalier, Robert Enrico…). Cette activité le fera surnommer par François Truffaut « le ressemeleur du cinéma français ».

En 1965, le fidèle Lino Ventura fait à nouveau appel à Sautet pour un film d’action, L’Arme à gauche, qui ne remporte pas non plus le succès espéré. Sautet abandonne à nouveau le métier pour quelques années ! C’est par hasard qu’un de ses amis, l’écrivain et scénariste Jean-Loup Dabadie, lui fait lire en 1969 un projet qui va changer sa vie. Il s’agit des Choses de la vie, d’après un roman de Paul Guimard, un drame sentimental construit en flash-back, à partir d’un accident de voiture. Pour Sautet, c’est un contre-emploi, car il n’est connu que pour des polars virils… et peu rentables. Mais il se passionne pour le projet et le film devient l’un des plus gros succès de l’année, transformant Michel Piccoli et Romy Schneider en superstars du cinéma français. Par la même occasion, Sautet devient un des metteurs en scène les plus « en vue » du moment. Pendant dix ans, il va connaître des triomphes au box-office : César et Rosalie (1972), Vincent, François, Paul… et les autres (1974), Une histoire simple (1978), autant de films écrits par le même Dabadie, où le public et la critique vont percevoir une chronique sociale douce-amère de la France des années 1970.

Mais il existe, dans le cinéma de Sautet, une veine souterraine, plus sombre, plus dissimulée, plus écorchée, et dont les germes se trouvaient déjà dans Classe tous risques. La solitude, la violence et la corruption sont des ingrédients habituels du film criminel, qui constituent la face noire de l’univers de Sautet : cette gravité, présente en filigrane même dans ses opus les plus « légers », imprègne en fait toute son œuvre. Elle est particulièrement présente dans ses films les moins populaires, les plus secrets : Max et les ferrailleurs (1971), chef-d’œuvre du film noir tourné dans la foulée des Choses de la vie, mais incompris en son temps ; Mado (1976), constat désespéré des rapports sociaux et affectifs dans un monde en crise ; Un mauvais fils (1980), seul film de Sautet consacré au monde ouvrier qui a bercé sa jeunesse.

Après le semi-échec de Garçon ! avec Yves Montand (1983), Sautet annonce à nouveau qu’il abandonne le cinéma. C’est l’enthousiasme d’un jeune critique devenu producteur, Philippe Carcassonne, qui lui permettra un surprenant come-back, en 1987 : Quelques jours avec moi, avec Daniel Auteuil et Sandrine Bonnaire, deux vedettes de la jeune génération. Ce film sera suivi de deux autres, Un cœur en hiver (1992) et Nelly et Mr Arnaud (1995), constituant une manière de trilogie qui termine en apothéose — mais aussi en épure — la filmographie de Claude Sautet. Dans ces trois films, de plus en plus dépouillés, le cinéaste se penche sur son thème favori : la difficulté des relations entre les êtres, le besoin de l’autre, l’incapacité à consolider le lien qui rapproche les individus. Il explore ces obsessions avec une sérénité et une maîtrise totale, conduisant même les commentateurs les plus réfractaires à réexaminer l’ensemble de son œuvre, à la lumière de ces derniers éclats. Et il est significatif que la dernière image de son dernier film, Nelly et Mr Arnaud, se termine de la même façon que son premier, Classe tous risques : le personnage principal, ayant tout perdu sauf peut-être la conscience de sa propre vulnérabilité, se fondant dans la foule anonyme des passants, comme pour signifier que les protagonistes du cinéma de Sautet demeurent à jamais parmi nous.

N. T. Binh

Réalisateur du film Claude Sautet ou la magie invisible (2003), co-auteur (avec Dominique Rabourdin) du livre Sautet par Sautet (éditions de La Martinière, Paris, 2005).

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