From December, 05th 2012 to December, 22nd 2012

Xavier Beauvois, l'indomptable

Pour Xavier Beauvois

Emmanuel Burdeau, critique de cinéma

1.

Le dernier long métrage en date de Xavier Beauvois s’intitule Des hommes et des dieux. Le cinéaste né en 1967 à Auchel (Pas-de-Calais) n’a jamais parlé que de cela. Des hommes et des dieux. Du ciel et de la terre, du haut et du bas. D’un côté la légèreté des nuages de l’Italie ou du Maroc. De l’autre l’eau trouble des côtes normandes ou du Canal Saint-Martin à Paris. Un seul motif : le choc insensible et fatal entre les sommations de l'idéal et l'ordre des labeurs et des jours.

L’idéal a déjà connu plusieurs noms dans cette œuvre encore jeune. Il a été baptisé « romantisme » par Nord puis par N'oublie pas que tu vas mourir, dont la représentation de la drogue et du sida puis le final à Sarajevo firent scandale à Cannes, où le film remporta pourtant le Prix spécial du jury. Selon Matthieu l’a ensuite appelé « peuple » : Benoît Magimel y interprète un ouvrier qui séduit la femme de son patron dans le dessin de venger son père, décédé peu après un licenciement abusif. Matthieu comprendra un peu tard qu’il n’aura fait que poursuivre une chimère. Celle d’un prolétariat intact, toujours assuré de son existence et de ses rituels, bien que le temps soit désormais celui des délocalisations et des machines. Celle, aussi bien, d’une bourgeoisie traditionnelle, conforme à son cliché. Or le personnage incarné par Nathalie Baye est à l’inverse revenu de tout, y compris de l’ivresse de son propre pouvoir. Aussi est-ce moins la vérité que la virtualité du théâtre social que le jeune homme apprend auprès de son aînée. Moins le luxe et la jouissance que la mélancolie et, surtout, cette terrible drogue de perdre – au casino et plus largement – qui, étant peut-être le seul luxe accessible ici bas, est le cœur de tous les films de Beauvois.

« Je veux des cendres, il me faut des cendres… », psalmodie le junky en transe de N’oublie pas que tu vas mourir génialement interprété par Roschdy Zem. Mais comment n’entendre pas aussi « Je veux descendre, il me faut descendre… » ? À chaque film le spectateur peut ainsi entendre Beauvois murmurer qu’il veut réussir et qu’il veut échouer, inséparablement, c’est-à-dire qu’il veut réussir sous le signe glorieux de l’échec.

Cinq ans après Selon MatthieuLe Petit Lieutenant a donné un nouveau nom encore à l’idéal, à la chimère : « police ». Même assurance ingénue, même naïveté bientôt fracassée contre le mur de ce qui est : Le Petit Lieutenant mesure le fantasme de ce qu'être flic veut dire, dans la tête d'un bleu pétri de films et de bonnes intentions, à la double banalité du crime et de la vie de bureau. Quant à Des hommes et des dieux, l’idéal y est pur, si on veut : c’est la foi chrétienne. Beauvois y reconstitue en effet les dernières semaines des moines cisterciens de Tibhirine, enlevés et décapités en 1996 dans des conditions à ce jour encore mystérieuses.

2.

A ses débuts, on crut Beauvois chien fou, tête brûlée, écorché vif. Sans doute l’était-il bel et bien : ses deux premiers longs métrages, à forte teneur autobiographique – le Pas-de-Calais, le père préparateur en pharmacie puis l’arrivée à Paris, le séjour à la Villa Médicis, la figure tutélaire de Jean Douchet… – sont deux récits de révolte. Deux films épris de lyrisme et d’évasion impossible. La manière n’a pourtant cessé de s’apaiser avec le temps. Après Selon Matthieu et Le Petit Lieutenant, ancrés dans un long travail d’observation documentaire, Des hommes et des dieux a poursuivi le chemin vers une sorte de paix. Se substituant aux orgues des premières années, l'apparence de modestie n'a toutefois pas modifié les prétentions démesurées du cinéaste.

Beauvois a souvent invoqué l’art, Delacroix, la Renaissance italienne, Jean-Sébastien Bach, mais c’est toujours du cinéma qu’il est question, passionnément. Comme d’une passion, sens christique inclus. Qu’est-ce que le cinéma, pour Xavier Beauvois ? Le lieu où l'idéal apparaît, puis disparaît. Où il se dévoile, puis se voile : exactement comme un ciel. Il ne sert donc qu’à une chose : à montrer des hommes et des dieux. Des hommes qui se prennent pour des dieux à force de croire dans les rôles qu’ils endossent. Et qui accèdent au divin par un drôle de chemin. Sans le savoir, en se trompant. À travers l’expérience d’une ascension puis d’une chute. Non pas en devenant enfin conformes à ces rôles, mais en réalisant que ces rôles ne tiennent pas : chaque film est l’histoire d’un monde qui s’écroule et d’un masque qui tombe.

Plus Des hommes et des dieux progresse, et plus les frères réalisent ainsi que la violence extrémiste qui semble remettre en cause leur communauté – notamment dans les rapports d'amitié et d'assistance qu'elle entretient avec les habitants du village voisin – est l'événement qui peut en révéler la vérité. Ils croyaient que leur foi était résistance, ils comprennent qu’elle doit en vérité être abandon. Car en donnant leur vie à Dieu, les frères ont dès l’abord consenti à devenir cela : des êtres de non-puissance, faisant humblement accueil à tout ce qui vient. Même au désastre, surtout au désastre. Aussi est-ce d’une seule voix qu’ils décideront bientôt de ne pas quitter le monastère.

La déclaration d’impuissance bouleverse d'autant plus que Beauvois aime à décrire en des termes similaires sa tâche de cinéaste. S'entourer de collaborateurs plus intelligents que soi, au premier rang desquels la directrice de la photographie Caroline Champetier. Laisser faire. Ouvrir le film au passage d'une grandeur qui dépasse ce dont son auteur se sait capable. Ne pas craindre de se montrer moindre, inférieur… À la sortie du Petit Lieutenant, il confia même qu’il avait consenti à interpréter le rôle de Nicolas Morbé parce qu’aucun acteur n’avait accepté d’entrer dans la peau d’un flic raciste tandis que lui ne détestait pas d’apparaître sous des traits « bêtes et méchants ».

3.

C’est par le chant liturgique et le rassemblement de leurs sept corps que les frères de Des hommes et des dieux répondent à l'approche d'un hélicoptère de l'armée. Le découpage montre d'abord l'hélico et les frères comme une opposition terme à terme, un champ contrechamp. Puis Beauvois révèle que leurs regards sont en vérité dirigés vers un vitrail. La machine dont l'ombre descend sur le monastère et dont le grondement emplit le ciel est certes une menace, mais par le jeu du découpage elle devient également une figure du divin. La catastrophe qui vient s'inverse en annonciation : l'idéal a toujours deux faces. 

Le cinéma, lui, se tient à la jonction : au point de brûlante indifférence où s'équilibrent le plus et le moins. Le début et la fin, la venue et le départ. Dans la compagnie des hommes, Beauvois trouve des accents qui évoquent fortement le cinéma de Michael Cimino. La partie de chasse et le mariage de Selon Matthieu, les repas et les soirées de boisson entre flics du Petit Lieutenant, la liturgie de Des hommes et des dieux rappellent la première heure de Voyage au bout de l’enfer, avant le départ pour le Vietnam. Et plus largement l’ensemble des rites d’affection, de rivalité et d’humour – même chez les moines ! – par lesquels les hommes consacrent leur réunion et s’obstinent à se donner des airs de seigneurs alors même que tout s’effondre autour d’eux. Une telle inspiration est rarement notée à propos du cinéaste français. C’est qu’elle étonne, sans doute, de la part de celui qu’on crut d’abord d’autant mieux voué à consigner des trajets solitaires qu’il interpréta lui-même les rôles principaux de Nord et de N’oublie pas que tu vas mourir.

Maurice Blanchot a rappelé, dans La Communauté inavouable, combien toute communauté n’existe qu’à se tenir au bord extrême de sa destruction. Communauté des ouvriers, communauté des policiers, communauté des moines : chacune de celles filmées par Beauvois tient de la sorte, en gravitant autour d’un centre vide. Chaque première fois y est aussi un adieu : le mariage précède de peu la mort du père, le petit lieutenant succombe au cours de sa première enquête… Mais les morts sont aussi des naissances, ainsi qu’il est dit dans Des hommes et des dieux, par la bouche de Christian / Lambert Wilson, dont certaines tirades citent des textes des moines. Le propos dépasse, on le voit, le cadre de la seule religion : si la communauté est faite pour la célébration, ce qu'elle célèbre n'est jamais que la fragilité du commun qu'elle réalise.

Beauvois filme toujours du point de vue de la mort : N’oublie pas que tu vas mourir est une formule qui, chez lui, vaut programme. Le sacrifice pourrait être son unique sujet, et le martyre son horizon. Mais il lui aura fallu attendre Des hommes et des dieux pour que ce martyre soit réel et non pas dérisoire : Bertrand (Nord) se remet entre les mains de la police pour un meurtre – celui de son père – qu’il n’a pas commis ; Benoît (N’oublie pas) se jette de son propre chef sous les balles serbes ; Matthieu (Selon Matthieu) évolue dans un univers si incertain que même la mort ne veut pas de lui ; Antoine (Le Petit Lieutenant) se précipite au-devant d’un couteau. Les frères de Des hommes et des dieux connaissent, eux, l’extase de sombrer en connaissance de cause.

4.

Le cinéma est certes sans consolation : tous les films se terminent mal. Beauvois n'est pas pessimiste pour autant, il est juste conséquent. Quelle consolation pourrait-il espérer en effet s'il ne voit d’autre nécessité à réaliser des films que d'affirmer l’immensité d’une croyance pour mieux l’amener ensuite à la ruine ? Mettre en scène n’est pas reconduire mais congédier la représentation, la mettre à nu. C’est épouser un rituel, une mise en scène préexistante (usine, commissariat, monastère...) avant d'en consigner l’échec. Le cinéma selon Beauvois est d’abord la cérémonie d’une cérémonie, puis la cérémonie du désastre de cette cérémonie. Mais ce désastre est le seul salut, puisqu’il arrache cette même cérémonie à l’ordre qui enferme et le film lui-même à la tautologie du redoublement.

Les deux frères s’étreignent enfin, sous le ciel lourd de Normandie, au dernier plan de Selon MatthieuLe Petit Lieutenant ne cesse d’élargir à quatre ou cinq personnages des scènes que le spectateur croit d’abord organisées autour de deux seulement. Et l’assemblée des Alcooliques Anonymes, toute sinistre qu’elle soit, annonce par sa table en U le dernier repas de Des hommes et des dieux, pendant lequel l'écoute du fameux Lac des Cygnes de Tchaïkovski fait alternativement venir le rire et les larmes sur les visages des moines.

Xavier Beauvois commencera au début de l’année 2013 un nouveau tournage, d’après une rocambolesque histoire vraie : Roschdy Zem et Benoît Poelvoorde y seront deux voyous s’emparant du cadavre encore frais de l’homme le plus populaire au monde, Charlie Chaplin, avec l’espoir de rançonner la famille de l’acteur et cinéaste. Le film a beau être annoncé comme une comédie, le synopsis ne trompe pas. Le cinéaste semble en être là, définitivement : le commun – son vide, son impossibilité, sa nécessité – est devenu son cher objet. À chaque film il s’approche davantage de l’identité entre le corps du cinéma et de celui de la communauté.

Deux nigauds dérobent le cercueil de Chaplin. Un baptême est célébré dans une église orthodoxe au sortir de laquelle le commandant Vaudieu s'effondre en apprenant la mort du petit lieutenant. S'observant dans la glace, Benoît n'y trouve aucun des symptômes qui permettraient de reconnaître en lui un malade du sida. La scène où Matthieu lave avec amour la tombe de son père succède à cette autre où son frère lui vante l'agencement des pièces de son pavillon, sur un chantier où pour l'heure ne pousse pourtant que de l'herbe. L’office des films est de désigner à l’homme sa demeure. Celle-ci est hantée ou bien vacante. C’est un mausolée, c'est la maison vide où résonnent – ironiquement, tragiquement – l’appel et l'absence du divin comme seule marque possible du commun. A ce titre, mais à ce titre seulement, le cinéma est peut-être le lieu de l’humain par excellence.

La critique a longtemps été divisée au sujet de Beauvois. Sa réputation n’égale pas encore, internationalement du moins, celle d'Arnaud Desplechin, d'Olivier Assayas ou de Claire Denis. C’est sans doute que Beauvois est un personnage torturé, peu conforme à l'image du cinéaste qui convient aux médias et à l’exportation du cinéma français. Les entrées France du Petit Lieutenant s’élevaient pourtant à 650 000 et celles de Des hommes et des dieux à 3 millions ! Le temps travaille donc pour lui. Le jour n’est plus lointain où Beauvois sera reconnu comme le plus grand cinéaste français des années 2000.

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