Du Jeudi 04 Avril 2013 au Dimanche 14 Avril 2013

Babette Mangolte : La Femme à la caméra

Babette Mangolte : une exposition et une rétrospective de films

Barbara Clausen, Commissaire et programmatrice invitée

Babette Mangolte : une exposition et une rétrospective de films présentent une série d’œuvres réalisées par cette artiste et cinéaste franco-américaine qui a joué un rôle de pionnière en documentant très tôt la danse, la performance et le théâtre dans le New York des années 1970. Couvrant cet aspect documentaire de sa démarche tout en proposant des films et des installations in situ plus récentes de l’artiste, l’exposition explore son attrait intellectuel marqué pour la spécificité et la perception du temps et de l’espace, qui sont propres à la pratique de la performance. Ce champ d’intérêt se manifeste dans les installations aussi bien que dans les images fixes et en mouvement de l’artiste, dans sa documentation de performances, de mises en scène et de chorégraphies, ainsi que par le point de vue subjectif qu’elle adopte et par son exploration du vernaculaire, du paysage et de l’histoire écologique.

Arrivant de Paris, Mangolte s’installe à New York en 1970, à un moment où la scène des arts visuels et de la performance à Manhattan rend possibles les pratiques in situ socialement responsables et processuelles, qui s’expriment non seulement par des actions en direct, mais aussi au moyen de la photographie, de la vidéo et du cinéma. Nourrie par ce qu’elle voit autour d’elle, Mangolte documente régulièrement les travaux en performance d’artistes comme Robert Whitman, Stuart Sherman et Joan Jonas, de danseuses comme Yvonne Rainer et Trisha Brown, de metteurs en scène comme Richard Foreman et Robert Wilson. Si la photographie a mené Mangolte au monde de la performance, le sujet de la photographie dans ses films la pousse à créer des œuvres sur la réception aussi bien que la production artistique, tel qu’on peut les voir dans le travail des artistes, des danseurs et des performeurs auxquels elle s’intéresse. Mangolte capte les éléments clés de son époque et leur donne forme : le rejet de la réflexivité ontologique, l’utilisation du temps performatif, le littéralisme et l’effet de l’espace sur la vision. Dans ses premiers films, par exemple What Maisie Knew (1974), The Camera: Je or La Caméra: I (1977), Water Motor (1978) et The Cold Eye (My Darling Be Careful) (1980), la dynamique entre le dispositif d’enregistrement, les sujets et les protagonistes joue un rôle central dans sa volonté de voir le public « réévaluer sa manière de regarder un film ». C’est durant ces années que s’est développé l’intérêt indéfectible de Mangolte pour notre manière de comprendre le présent par le passé, et cet intérêt est demeuré une motivation pour ses films portant sur les mises en scène de performances historiques comme Four Pieces for Morris (1993) et Seven Easy Pieces by Marina Abramovic (2007).

Dans ses installations Looking and Touching (2007), Movement and Stills (2010) et la récente Rushes Revisited (2012), Mangolte explore sa propre relecture ininterrompue de la scénographie et de la mise en place de sa première exposition intitulée How to Look… (1978), qu’elle avait alors réalisé pour le PS1 de Long Island City, alors nouvellement fondé, à New York. How to Look… était un prolongement tridimensionnel de son premier long métrage, The Camera: Je or La Caméra: I, et un des premiers exemples de la capacité unique de Mangolte de différencier et d’articuler le médium filmique dans la photographie même, et vice versa, par diverses pratiques performatives.

Très tôt, Mangolte a anticipé l’expansion de la performance, qu’on a vue passer d’une forme d’expression de soi ancrée dans un « événement en direct » à une pratique inscrite dans un temps et un lieu, c’est-à-dire un mode de production qui poursuit l’exploration du tiraillement entre l’immédiateté de l’archive et le spectacle de la mémoire culturelle.

Les installations et les vidéos de Mangolte abordent la relation entre le corps humain et l’espace, en examinant la visibilité de l’invisible qui détermine nos fonctions cognitives. Dans son œuvre la plus récente, Éloge du Vert (2012-2013), elle explore plus particulièrement comment nous percevons l’espace et le passage du temps et comment nous en faisons l’expérience, par le biais de médiums numériques. Elle entremêle la spécificité du temps et le glissement esthétique de médiums passés et présents en juxtaposant deux temps dans son propre travail : d’une part, ses études cinématographiques passées sur le corps humain dans l’espace urbain et, d’autre part, la perte de la couleur verte et la perception de l’espace que transforment les médiums numériques.

Babette Mangolte saisit l’imaginaire collectif de l’esthétique des pratiques conceptuelles et performatives du passé et le met en résonance avec le désir contemporain de créer une esthétique de l’intemporel. Elle conserve la mémoire culturelle d’une décennie entière, montrant l’apport emblématique et essentiel des travaux en performance à notre désir actuel de revisiter le passé pour mieux comprendre le présent et l’avenir.
 

1. Mangolte a été connue, dans les années 1970 et 1980, comme directrice photo pour des cinéastes de l’avant-garde comme Chantal Akerman, Yvonne Rainer, Michael Snow et Jean-Pierre Gorin. Pour une analyse plus détaillée de ses films, voir Malcolm Turvey, « A Neutral… Average Way of Looking at Things », dans Framework: The Journal of Cinema & Media, vol. 45, no 1, printemps 2004.
2. Jackie Lansley, « Babette Mangolte: Cinematographer and Filmmaker in Discussion with Jackie Lansley », Dance Now, no 21, mars 1982, p. 4.

 

L'exposition Babette Mangolte est présentée à VOX Centre de l'image contemporain du 25 janvier au 20 avril 2013.

Remerciements : Barbara Clausen, Martin Lefebvre, Viva Paci, Malcolm Turvey, Cinematek, Paradise Films

Note biographique : Babette Mangolte (Américaine née en France) est une cinéaste expérimentale et une photographe connue internationalement qui vit à New York depuis 1970. Parmi ses films les plus récents, Seven Easy Pieces by Marina Abramovic a été présenté en première au Festival du cinéma de Berlin, en 2007. Elle a réalisé deux films sur les chorégraphies d’Yvonne Rainer, AG Indexical en 2007 et RoS Indexical en 2008, ainsi que Roof Piece on the High Line (filmé en 2011 et monté en 2012), dépeignant une chorégraphie de Trisha Brown. Son film le plus récent, Edward Krasinski’s Studio, a été filmé à Varsovie en novembre 2011 et monté en 2012. Ses installations récentes comprennent Presence (Biennale de Berlin, 2008), Rushes (Cologne, 2009) et How to Look… (Biennale du Whitney Museum of American Art, 2010). Elle s’intéresse à la création d’espaces architecturaux qui suggèrent des interactions spécifiques entre les spectateurs, les photographies et les films présentés dans l’installation. Mangolte est aussi connue pour ses archives photographiques qui documentent le théâtre expérimental, la danse et la performance des années 1970 et 1980. Elle publie également des essais, théorise sa pratique de photographie documentaire sur la performance et a de plus publié des écrits sur l’évolution des technologies.

Son travail est documenté sur son site Web : www.babettemangolte.com

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