Du Mercredi 18 Mai 2011 au Dimanche 29 Mai 2011

EDUARDO COUTINHO : Une réappropriation de la parole

Jogo de Cena remet en question l’ensemble du cinéma de la parole, les films plus récents d’Eduardo Coutinho font également partie du lot. De Santo Forte a Edifício Master, il est reconnu comme le maître de l’interview, celui qui sait comment saisir la subjectivité de l’autre par la parole. Ce nouveau film fait preuve d’un courage extraordinaire car il remet en cause l’œuvre même du réalisateur. 

Quand j’ai vu Jogo de Cena pour la première fois, en sortant de la salle j’ai rencontré quelqu’un qui m’a posé une question toute simple du genre « Quel film as-tu vu ? ». Je lui ai répondu « je viens de voir le film de Coutinho ». Le fait d’avoir prononcé le pronom de la première personne du singulier a aussitôt entraîné une autre question « Je, qui Je ? ». Encore aujourd’hui, non seulement le film, mais aussi cette question me hantent.  

Il y a un raccord historique. Une femme raconte un épisode de sa vie, un raccord l’interrompt après qu’elle ait dit « je me suis un peu éloignée de ma vie de mariée ». On enchaîne sur une autre femme qui ressemble vaguement à la précédente, avec un ton de voix presque identique bien que légèrement différent, elle dit alors, « je me suis un peu éloignée de ma vie de mariée ». C’est physique, on sent qu’un discours de vie migre d’un corps vers un autre. Comme la deuxième femme est émotionnellement aussi convaincante que la première, peu importe si c’est la première qui a vécu l’histoire, la seule condition étant que le récit soit vraisemblable et émotionnellement convaincant ; s’il a été vécu ou pas n’a aucune importance. D’ailleurs, on ne peut même pas savoir s’il a été vécu ou pas. Rien dans ce discours – son vocabulaire, la syntaxe, la prosodie, pourvu que ce soit dans le contexte du vraisemblable – n’indique s’il a été vécu par la narratrice ou par quelqu’un d’autre, ou même s’il a été vécu. Nous voyons devant nous un discours de vie devenir autonome. 

Bien des théoriciens présentent le récit de vie comme un facteur essentiel à la construction de l’identité et de la subjectivité. On sait bien dans quelle mesure raconter c’est mettre de l’ordre chez soi. Les récits doivent, cependant, se plier à certaines règles (sujet, verbe, complément, etc.) qui sont indifférentes à l’expérience de vie. 

Jogo de Cena a une dimension tragique. Vers le milieu du film, une femme raconte son histoire, c’est une histoire que j’ai entendue cela fait quelques minutes, qui est-ce qui l’a déjà  racontée ? Quelle femme ? Quel visage ? Il y a un moment où le discours se détache des corps parlants et de leurs bouches. Il acquiert une existence indépendante. Le discours se parle lui-même. Les êtres parlants ne sont que de simples hôtes du discours. Jogo de Cena remet en question le sujet, en tout cas, celui qui exprimerait sa subjectivité au moyen de mots et de larmes. 

Les actrices bien connues agissent comme une ancre accrochée à la réalité. On sait qu’elles jouent un rôle. Du moins, le public brésilien le sait. Mais, que faire s’il y a des actrices dont les visages nous sont inconnus ? Qu’interprètent les actrices ? Une autre personne ou l’expérience qu’elles vivent quand elles interprètent quelqu’un d’autre, c’est-à-dire elles-mêmes ? 

Jogo de Cena fait partie des quelques films qui attestent que l’essai philosophique est possible au cinéma. Sans avoir recours à des discours illustrés par des images, cet objectif peut être atteint grâce aux possibilités offertes par le langage cinématographique. C’est bien ce que nous prouve le raccord sur la phrase « je me suis un peu éloignée de ma vie de mariée ».

Jogo de Cena nous révèle également une autre transformation dans l’œuvre de Coutinho. C’est, en règle, un réalisateur qui se déplace, il va vers l’endroit ciblé, il va vers la personne interviewée. Cabra Marcado Para Morrer suit une dramaturgie centrifuge : Coutinho revient sur les lieux du premier tournage et à partir de là il va à la recherche des survivants du film de 1964, il retrouve Elizabeth Teixeira cachée sous l’anonymat, ensuite il découvre ses enfants dispersés dans le Brésil. On retrouvera un mouvement semblable dans Peões. Jogo de Cena, au contraire, est centripète : les femmes se dirigent vers le point où se trouve le réalisateur qui, lui, reste immobile : elles convergent vers lui. Cette inversion radicale demeure un mystère au sujet duquel Eduardo Coutinho ne s’est jamais prononcé. 

 

Jean-Claude Bernardet

Critique et auteur

 

Texte traduit du brésilien par José Carlos.

Remerciements : José Carlos, Carolina Benevides, Victor Senna

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