Du Samedi 30 Janvier 2016 au Mercredi 30 Mars 2016

Martin Duckworth. Prix Albert-Tessier 2015

Cette année le Prix Albert-Tessier a été décerné au réalisateur et directeur photo Martin Duckworth. Cette reconnaissance du gouvernement du Québec, la plus haute à être décernée à un cinéaste, s’adresse en 2015 à un documentariste d’exception. Nous avons construit avec lui cette programmation que nous lui consacrons.

Une manière de l’inviter à concevoir un véritable voyage à travers sa vie et son oeuvre. Le cycle va couvrir tous les aspects de ses intérêts multiples, de ses implications citoyennes et de ses amitiés professionnelles.

Une occasion pour les cinéphiles de découvrir un parcours vraiment remarquable.

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Martin Duckworth : Le maître passeur

Martin Duckworth est né en 1933 à Montréal, d’un père activiste et d’une mère militante féministe. Son parcours le mène à faire des études en Histoire jusqu’à la maîtrise qu’il obtient à l’Université de Toronto en 1956. Enseignant par la suite à Sackville (Nouveau Brunswick) à L’Université Mount Allison, il s’intéresse déjà au cinéma lorsqu’il organise en 1961 un colloque sur l’histoire politique et culturelle du Québec. Il y invite Fernand Dansereau, producteur et réalisateur à l’Office National du Film du Canada. Ce dernier y projette Golden Gloves de Gilles Groulx qu’il vient tout juste de produire. Le film a un impact décisif sur le futur cinéaste.

Duckworth constate alors l’efficience d’une forme artistique où le rythme d’un montage haletant fait de plans filmés caméra au poing s’allie à l’illustration de jeunes afro-américains de Saint-Henri, en lutte pour leur survie. Suite à ce choc, tout se bouscule : Duckworth quitte l’enseignement en 1963, année où il devient assistant-caméraman à l’ONF, sur la recommandation de Dansereau et Tom Daly. Il collabore avec Jean-Claude Labrecque, en assurant notamment la photographie du film Ernie Game de Don Owen (1966), premier long métrage de fiction anglo-canadien qui assimile l’approche de la caméra du cinéma-direct à sa mise en scène.

De 1965 à 1970, Duckworth est le chef opérateur d’une vingtaine de films à l’ONF, réalisés notamment par Don Shebib, Derek May, Mike Rubbo, Tanya Tree. Cette période se termine par Untouched and Pure que Duckworth va tourner en Suède avec le réalisateur Mort Ransen. Il y rencontre sa nouvelle compagne qui revient avec lui et s’établit au Canada. Celle-ci le convainc de devenir cinéaste indépendant, afin de renforcer le lien de son travail aux nécessités de la vie courante.

Duckworth prend alors un pari qui devrait à terme lui permettre d’expérimenter la dimension sociale et communautaire du cinéma politique d’une manière plus directe, ancrée dans l’expérience et le vécu. De la sorte, il se rapproche de l’un de ses objectifs, faisant de son œuvre de cinéma un agent de changement dans la société.

Cette période est déterminante en ce qu’elle va le mener à une très grande réussite, la réalisation de Témiscaming, Québec (1975), l’un des sommets cinématographiques issus du projet Société nouvelle/Challenge for Change de l’ONF. Rarement un cinéaste n’aura autant contribué par son film à faire en sorte qu’une situation dramatique – la fin d’une compagnie de pâtes et papiers impliquant la mise à pied de tous les employés – se retourne en expérience exceptionnelle, puisque l’usine deviendra l’une des premières coopératives industrielles du genre en Amérique du Nord. Les collaborateurs qui auront vu de près ce film en train de se faire vous le diront : la relation de Duckworth avec les ouvriers ne consistait pas simplement à enregistrer leurs démarches avec sa caméra mais à les accompagner, pour vivre à terme au diapason de leur situation. Il parvient ce faisant à illustrer un état des lieux sans en rester là, contribuant dans son travail pour une part au dépassement d’une situation accablante.

C’est aussi avec cette œuvre qu’il met au point une méthode qu’il va privilégier pour les années à venir dont le contexte sociopolitique est un facteur déterminant de son élaboration.

Au moment de réaliser Témiscaming, Québec, Duckworth vit l’après-coup d’octobre 1970, lors duquel a lieu sa rencontre avec Pierre Maheu, anciennement de la revue Parti pris et devenu producteur-réalisateur à l’Office National du Film. C’est à compter de ce moment que Duckworth fait le pont entre le cinéma des communautés francophones et anglophones du Québec sur une base qu’il n’a jamais cessé de consolider. Le principe qu’il a appris lors de ses collaborations de chef opérateur sur les films de Maheu est basé sur la certitude que ce qui a été révélé par Témiscaming, Québec tient surtout à une chose : les tournages sont un moment privilégié pour partager la vie quotidienne avec ceux qui seront représentés dans le film, tout comme avec l’équipe de tournage. Le cinéma peut être une expérience collective, communautaire et c’est sous l’effet d’une telle prise de conscience qu’un changement est possible. C’est uniquement par la vie partagée lors d’un tournage que l’on parvient à rendre compte des motivations, des inquiétudes et des projets réels de chacun de ceux que l’on filme.

Le cinéma de Duckworth est donc un cinéma de la rencontre et de la collaboration. Pareil constat aide à comprendre pourquoi la question du conflit et de sa résolution dans la paix l’a autant animé et préoccupé en tant qu’homme et en tant que cinéaste. Que signifie artiste pour la Paix ? Répondre à cette question en prenant l’exemple de Duckworth (qui a été nommé artiste pour la Paix en 2002), cela implique d’abord de rappeler un travail incessant avec d’innombrables cinéastes depuis 1963, fondant de façon incontestable son approche sur la rencontre, le soutien, le dialogue, l’entraide. Cela veut aussi dire que sa vision du monde est déjà présente dans le premier film qu’il réalise : The Wish qui met en scène ses filles jumelles dont il essaie de comprendre les jeux, les préoccupations et les joies en plein cœur de l’été, alors qu’elles n’ont que huit ans et qu’elles vivent une semaine chez leurs grands-parents.

Filmer la paix consiste en tout premier lieu à savoir filmer ses proches en usant d’une caméra qui s’insinue dans la vie courante. Plus tard, quand il s’en sentira la force et le courage, Duckworth affrontera avec un sens humaniste sans faille le conflit humain et ses impasses maintes fois revues, l’horreur de la guerre dans son immédiateté effroyable (la première guerre du Golfe, le Cambodge) comme ses séquelles inguérissables (abordées dans les films Retour à Dresde et Plus jamais Hiroshima). Au cœur de ces films où le cinéaste ne recule pas et tutoie la bête, il n’a jamais cessé de se poser la question du point de vue juste de la caméra, celui qui permet de prendre la mesure de l’étendue parfois dévastatrice de l’expérience humaine inscrite dans le paysage. Les deux films où il aborde le retour sur un lieu détruit des décennies après les secousses débutent d’ailleurs par des plans d’ensemble (sur Dresde, sur Hiroshima) où le cinéaste de passage aborde son sujet avec nous spectateurs, sans nous chahuter, en nous offrant une respiration qui serait l’équivalent filmique d’une approche sereine ne fermant les yeux sur rien. Dans ces deux films, l’humaniste est là dès les premiers plans.

Dans ses rencontres et ses luttes, Duckworth croise la question du féminisme qui n’était pas étrangère à son histoire familiale. En 1981, il coréalise une Histoire de femmes avec Sophie Bissonnette et Joyce Rock, œuvre héroïque où le réalisateur et les réalisatrices ont fait le portrait des hommes et des femmes de mineurs en grève à Sudbury en habitant avec eux pendant plus de six mois, en vivant de l’assurance-chômage. Cette œuvre forte s’inscrivait dans le prolongement du travail accompli avec Société nouvelle, au sein duquel il avait déjà collaboré avec plusieurs femmes cinéastes dont Tanya Tree et Dorothy Todd Hénaut.

Dans les années 2000 le nom de Martin Duckworth est devenu aussi indissociable de sa collaboration avec le cinéaste documentariste et activiste Magnus Isacsson. Le film le plus fameux de leur collaboration, La Bataille de Rabaska est aussi celui qui résume le mieux la démarche de ses réalisateurs : porté par un projet social teinté d’inquiétude, associé à l’environnement et à l’exploitation du méthane, il poursuit aussi l’idée d’un projet collectif et rassembleur, celui du mieux vivre, des espaces communs dont il faut préserver la beauté. Partant de projets partagés fondés sur un idéal de paix et de beauté, il n’est guère étonnant que l’œuvre de Duckworth se prolonge encore aujourd’hui sous cette veine dont font déjà partie de nombreux films autour de la création, le jazz, l’art thérapie et maintenant la dramaturgie via un portrait de l’auteur David Fennario. Duckworth qui n’aime rien de mieux que le dialogue et la rencontre est désormais un passeur. Il nous apprend que le travail d’un artiste peut être revivifié par ses films, car de la même manière qu’il ne rechigne encore jamais à collaborer avec de jeunes cinéastes, il sait mieux que quiconque donner à voir par sa caméra le labeur superbe de l’artiste qui se débat pour exprimer le difficile don de soi.

Guillaume Lafleur
Programmateur-conservateur

Cinémathèque québécoise

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Martin Duckworth: Skilled Practitioner and Generous Mentor 

Martin Duckworth was born in Montreal in 1933, the son of an activist father and a militant feminist mother. He studied history, earning a master’s degree from the University of Toronto in 1956. Following his studies, he began teaching at Mount Allison University in Sackville, New Brunswick. It was there that he organized, in 1961, a conference on the political and cultural history of Quebec. An interest in film led him to invite Fernand Dansereau, a director-producer from the National Film Board of Canada, to screen a film that he had recently produced. The film, Golden Gloves by Gilles Groulx, had a profound impact on the future filmmaker.

Duckworth quickly realized how this art form, with its rhythmic editing and hand-held shots, could so effectively reflect the lives of young black men from Saint-Henri who were fighting to survive. With this revelation, his path immediately shifted. He left teaching in 1963 and, with recommendations from Dansereau as well as from Tom Daly, he became an assistant cameraman at the NFB. He worked with Jean-Claude Labrecque, shooting, most notably, Don Owen’s 1967 film, The Ernie Game, the first English-language fiction feature to adopt the direct cinema aesthetic in its approach.

From 1965 to 1970, Duckworth was cameraman on over 20 NFB films, working with directors such as Don Shebib, Derek May, Mike Rubbo and Tanya Tree. At the end of this period, Duckworth left for Sweden to shoot Untouched and Pure with filmmaker Mort Ransen. It was there that Duckworth met his new partner, who would return to live with him in Canada. She convinced him to become an independent filmmaker, in order to strengthen the connection between his work and real life.

Duckworth challenged himself to explore the social and community aspects of political cinema in a more direct way, with a focus on personal lives and stories. In this way, he could achieve one of his goals: to bring about social change through film-making.  This critical point in his career brought him great success with films such as Temiscaming, Quebec (1977), which is considered to be one of the strongest cinematic accomplishments to come out of the NFB’s Challenge for Change/Société nouvelle program. The film covered an extraordinary shift in a desperate situation: a pulp and paper mill that had closed its doors and laid off all of its workers became one of the first industrial cooperatives of its kind in North America. Those who participated in the making of the film will attest: Duckworth’s relationship with the workers was not that of a disconnected observer recording their efforts on camera, but rather, an involved party completely immersed and in tune with their story.  As a result, the film-making process became part of the negotiations that led to a successful resolution of the conflict. 

During the making of Temiscaming, Quebec, in the aftermath of October 1970, Duckworth met Pierre Maheu, co-founder and former contributor for the magazine Parti pris, who had been hired as a director-producer at the National Film Board. From then on, Duckworth began trying to help bridge the gap between the French and the English film communities. As cameraman on Maheu’s films, Duckworth built on the core principle that made Temiscaming, Quebec so distinctive: filmmaking can be a collective, community-oriented process.

Duckworth’s film practice is social and collaborative, and it is easy to understand why questions of conflict and peaceful resolution have been a preoccupation for him both personally and professionally.

What is an Artist for Peace? For Duckworth, who received the honour in 2002, working  with countless filmmakers since 1963 has undeniably shaped his approach to connecting and communicating. It is also reflected in his vision of the world, apparent even in his earliest work, The Wish, which featured his 8-year-old twin daughters and explored their games, worries and joys during a week-long summertime stay at their grandparents’ home.

Later on in his career (phrase cut) Duckworth tackled issues of human conflict and its endless roadblocks, the horror of war with its shocking immediacy (the First Gulf War and the Cambodian Civil War) and lasting wounds (with films Return to Dresden and No More Hiroshima). At the heart of these films, Duckworth revealed his subjects up close, allowing the viewer to fully understand the devastating impact of these events on human experience.

Throughout his career, Duckworth collaborated with feminists. In 1980, he co-directed A Wives’ Tale with Sophie Bissonnette and Joyce Rock, a work in which the filmmakers, surviving on unemployment insurance, followed the wives of striking miners in Sudbury for over six months.

In the 2000s, Martin Duckworth’s name was linked to his collaborations with documentary filmmaker and activist, Magnus Isacsson. Their best-known collaboration, titled The Battle of Rabaska, is a good example of the pair’s documentary approach. Following a business venture in condensed natural gas, the film recorded the formation of a citizens’ movement dedicated to preserving the environment and the heritage of the area around l’Ile d’Orleans.

Duckworth’s work continues to follow this path to peace and beauty, exploring such subjects as the creative process, jazz, art therapy and, most recently, theatre, through his portrait of playwright David Fennario. He never turns down an opportunity to collaborate with young filmmakers.  He knows how his camera can cast new light on the work of any active person struggling to create a better world.

Guillaume Lafleur
Programmer-Curator

Cinémathèque québécoise

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