Du Mercredi 23 Janvier 2013 au Mercredi 13 Mars 2013

Moreau par Lefebvre

MICHEL MOREAU

Une société se construit à partir de ses marginaux.

Phrase en exergue de La leçon des mongoliens.

Qui est Michel Moreau ? Quel rôle le cinéma éducatif, dont il fut le maitre, a-t-il joué au Québec, en continuité avec le cinéma direct et parallèlement à l’éclosion du cinéma de fiction dans les années 1960-1970 ?

Peu connu du grand public, peu célébré par la critique, Michel Moreau a pourtant réalisé près de 80 films de 1968 à 1998, courts, moyens et longs métrages, en plus d’avoir eu, en tant que cinéaste et grand humaniste, une influence indéniable sur les documentaristes québécois et québécoises de plusieurs générations. S’il est peu connu, c’est à mon avis parce qu’il s’est tenu dans l’ombre de ses personnages et leur a laissé le champ entièrement libre; et s’il est peu célébré, c’est parce que les personnages-sujets de ses films sont pour la plupart des marginaux et des personnes handicapées. Malgré cela, Jules le magnifique (1977), long métrage centré sur Jules Arbec atteint de paralysie cérébrale, fit plus de 6000 entrées au Québec à la fin des années 1970, tandis que la série Les Exclus, présentée à Radio-Canada vers la même période, obtint une moyenne de 440000 téléspectateurs. Son film le plus médiatisé restera toutefois Une naissance apprivoisée (1980), dans lequel il suit et filme sa compagne et collaboratrice Édith Fournier enceinte jusqu’à l’accouchement qui se fera en présence du fils d’Édith âgé de 9 ans et demi, d’où un certain scandale toutefois souhaité à l’époque par Édith et Michel parce que, comme ce dernier le confiait à Léo Bonneville : « J’ai toujours une volonté de changement. Après un constat, je cherche à provoquer un changement » (1).

Doux et aimable provocateur, le grand Michel ? Rien ne le décrit mieux à mes yeux, malgré l’antinomie apparente de cette description, car son œuvre constitue une sorte d’exorcisme de tous les tabous dans lesquels les individus et les sociétés se sont englués : exclusion sociale, physique et psychologique, xénophobie, phobies de la sexualité et de la mort. En parallèle, il s’est toujours intéressé aux sources de la création qu’il voyait comme un remède à bien des maux de l’humanité; cela est particulièrement vrai dans le dernier tiers de son œuvre alors qu’il consacre un film à Michel Tremblay (Les Trois Montréal de Michel Tremblay, 1989), un autre à Gilles Vignault (Une enfance à Natashquan, 1993), et alors qu’il s’interroge au sujet de sa propre création dans son autobiographie (Le Pays rêvé, 1996) et dédie entièrement son dernier film, Les Couleurs de l’émotion (1998), à la création d’une toile de Rita Letendre avec qui il dialogue constamment pendant le film. Car en secret, même pour ses proches, Michel était un peintre aussi remarquable que fécond. La découverte de son œuvre picturale mène même à une relecture de son œuvre cinématographique, au souci constant qu’il avait de transmettre un message didactique dans une forme signifiante et sensuelle. C’est d’ailleurs ce qui m’avait séduit dans La Leçon des mongoliens (1974), film au début duquel Michel apprivoise son regard et le nôtre en passant d’une vision déformée (par des objectifs grand angulaire) de ces êtres différents pour s’en approcher petit à petit et les regarder-filmer normalement. Et c’est d’ailleurs ce film qui a soudé notre amitié pour la vie, amitié qui s’est cristallisée dans le long métrage documentaire que j’ai tourné avec Michel de 2000 à 2004, Mon ami Michel, ultime dialogue entre nous à propos de l’éthique et de l’esthétique, à propos des frontières à franchir ou non quand on a la délicate responsabilité, en documentaire comme en fiction, des personnages qu’on révèle à l’écran. Ce film, je l’ai entrepris à sa demande. Atteint d’Alzheimer, Michel voulait partager (mot-clé de sa vie entière) avec les autres la tragédie imprévue qui le frappait. Injuste retour du balancier pour celui qui avait passé son temps et son énergie à rendre à tant de marginaux le droit à la dignité individuelle et collective. Mais il était heureux qu’une caméra les accompagne, lui et Édith; et cet œil d’Ariane grâce auquel il avait lui-même levé tant de voiles lui donnait souvent un regain de force, sinon d’espoir, et le grand plaisir de vivre jusqu’à la dernière image.

Nous avons tous et toutes, qui que nous soyons, cinéastes, cinéphiles ou simples spectateurs, de bénéfiques leçons à tirer de l’œuvre de Michel Moreau car elle nous met constamment en situation au même titre que les protagonistes de ses films; car elle nous rend davantage « acteurs » que « témoins »; car ouverte, généreuse et ancrée dans la recherche d’un sens à l’existence pour tous les marginaux et exclus du monde, elle ne peut subir l’usure du temps. Bref, elle nous émeut et nous responsabilise.

Jean Pierre Lefebvre

1 Entretien avec Michel Moreau, Séquences, la revue du cinéma, no 97, 1979.

 

Cycles

Mon horaire

Connectez-vous pour sauvegarder automatiquement votre horaire pour votre prochaine visite.