Du Mercredi 01 Avril 2015 au Vendredi 10 Avril 2015

Paul Bush, le philosophe qui s'amuse

Chaque film de Paul Bush ouvre une perspective nouvelle dans l’œuvre du réalisateur et constitue une double surprise : surprise pour l’œil, surprise pour l’esprit. Auteur de 17 courts métrages et d’un long métrage, Paul Bush est un explorateur qui passe d’une technique à l’autre, d’un concept à l’autre, d’une esthétique à l’autre. Alors qu’il est courant, en cinéma d’animation, qu’un artiste consacre des années à parfaire sa maîtrise d’une technique, Bush donne l’impression de s’amuser tout en philosophant, se faisant à la fois aventurier et globe-trotter, tel un artisan de la Renaissance passant d’une technique à l’autre, creusant avec humour des concepts différents. S’il y a une continuité chez lui, c’est celle de sa démarche, d’une indéniable élégance conceptuelle.

Né en 1956, le Britannique Paul Bush étudie d’abord les arts visuels. Il acquiert sa formation en cinéma en autodidacte en devenant membre de la London Film-Makers Co-op et le Chapter Film Workshop de Cardiff, au Pays de Galles. Au début des années 1980, il commence à enseigner la création cinématographique tout en tournant ses premiers films. The Cow's Drama (1984), qui raconte deux journées dans la vie d'une vache, est un faux documentaire assez représentatif de cette période. Dans les années 1990, Paul Bush élargit le spectre de sa création en y intégrant l'animation.

La démarche de Bush est certes singulière, mais on peut néanmoins la rattacher à celle d’un pionnier bien connu : Norman McLaren. Bush n'est pas l'équivalent de McLaren; il nie d'ailleurs en avoir subi l'influence. C'est plutôt une attitude, une posture, une façon d’aborder le cinéma qui les rapprochent. Issu des arts visuels, Bush est, comme McLaren, d’abord un plasticien. De plus, tout comme McLaren, il est fasciné par la machine cinématographique. Il explore, développe et réinvente une technique pendant quelques films, puis délaisse celle-ci pour s’aventurer dans une autre au fil d'une démarche s'apparentant à un flux exploratoire. Son processus créatif est à la fois ludique et artisanal, jubilatoire et cérébral; il flirte avec l’expérimentation tout en étant animé par le désir d’étonner, de surprendre, de séduire.  De plus, certains films de Bush nous rappellent immanquablement certaines pièces de McLaren : ainsi, Pas de deux de deux (2001) fait écho au célèbre Pas de deux de McLaren, tandis que Room 2 (2000), une publicité réalisée pour un magasin de meubles, est un astucieux pastiche de Begone Dull Care, et que Paul Bush Talks (2006) évoque Opening Speech.

Pas De Deux De Deux - Paul Bush from Film Club Productions on Vimeo.

Toutefois, on peut mieux comprendre le travail de Bush en nous penchant sur ce qui le distingue du cinéaste de Neighbours. Alors que McLaren affectionne un mouvement ample et théâtralisé, Bush parait plutôt attiré par une sorte de fixité.  La comparaison entre Pas de deux et Pas de deux de deux, deux films-hommage à la danse, soutient cette affirmation. Dans Pas de deux, McLaren a recours à des procédés optiques afin de donner une représentation ostentatoire du mouvement chorégraphié. Paul Bush opte pour une technique différente dans Pas de deux de deux, soit la pixillation, mais alors que celle-ci est une technique dite « directe », il la transforme en technique « indirecte », c’est-à-dire qu’il utilise quatre danseurs (deux hommes et deux femmes) pour former le couple du pas de deux, substituant ces danseurs image par image. Le mouvement s’en trouve saccadé. En conséquence, ce n’est plus la représentation du mouvement qui est au cœur du film, mais plutôt la représentation du corps, lequel apparaît ici, à cause du traitement, transfiguré et irréel, à la fois composite et vibrant d’énergie. Deux autres films de Paul Bush s'inscrivent dans cette démarche de substitution d’acteurs, Dr Jekyll and Mr Hyde (2001) et Lay Bare (2012), tandis que When Darwin Sleeps (2004) et Furniture Poetry (1995) sont aussi des films de pixillation traitée « indirectement », cette fois-ci avec des figures inertes (meubles et insectes naturalisés).

La façon dont les deux cinéastes abordent l’animation sur la pellicule est aussi un élément de comparaison intéressant. Chez McLaren, les limites imposées par le cadre et les outils offrent l’occasion au réalisateur d’échapper au réalisme, celui-ci se livrant à des chorégraphies abstraites hautes en couleurs. Il introduit à l’occasion des formes figuratives (humaines et animales), mais en les simplifiant grandement. Chez Bush, c’est le désir d’un réalisme détaillé qui étonne et qui va entièrement à l’encontre de l’esthétique associée à cette technique quasi centenaire. Dans His Comedy (1994) et The Albatross (1998), cherchant à reproduire sous une forme animée les gravures du XIXe siècle, Bush met au point un procédé combinant la rotoscopie et la gravure sur pellicule. Il imprime sur une pellicule couleur 35 mm, photogramme  par photogramme, des images d’acteurs, de miniatures et de gravures anciennes filmées sur 16 mm noir et blanc. Il grave ensuite cette pellicule 35 mm en tenant compte des niveaux de couches chromatiques de la pellicule afin d’obtenir les couleurs primaires. Complexe, le procédé, qui est le résultat d’une connaissance approfondie de la composition de l’émulsion photographique et des techniques de laboratoire cinématographique, est expliqué schématiquement ici.

Paul Bush est un réalisateur poursuivant une démarche atypique. La place qu’il occupe au sein de la production d’animation contemporaine est unique. De plus, son plaisir de l’invention est communicatif. Ses films transmettent une joie, le spectateur se faisant le complice de son travail de recherche et d’exploration. On pourrait qualifier son approche « d’animiste ». En effet, son attachement aux objets et à leur réalité concrète (il faut d’ailleurs indiquer qu’il n’a jamais tourné un film abstrait) traduit la quête des traces d’une vie se cachant dans l’inerte et l’immobile et des moyens qu’offre l’animation pour faire surgir cette vie secrète.  Son unique long métrage, Babeldom (2012), est ainsi une œuvre radicale. Cette ville, Babeldom, inventée de toute pièce dans ce film-collage énigmatique, est la somme de toutes les villes (images captées à Londres, Dubaï, Berlin, Shanghai, Barcelone et Osaka); elle est aussi le résultat de toutes les images, reposant sur toutes les strates des images du passé et croulant sous le poids de toutes les images du futur. Nous vivons dans un monde dont l’apparente « concrétude » cache des dimensions inimaginables et infinies. Voilà Paul Bush.

Marco de Blois
Programmateur et conservateur, cinéma d'animation

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