Résonances de Solidarność dans le cinéma polonais
Il y a 31 ans naissait Solidarność, fédération de syndicats et mouvement de contestation dirigé par Lech Wałęsa. Un an plus tard, la loi martiale entrait en vigueur. Soudain, la Pologne, pays déjà marqué par le manque, a vu ses espoirs de liberté anéantis. La philosophie du no future régnait parmi les jeunes. Tout ce qui était possible se situait invariablement en dehors des frontières. Les jours étaient marqués par le couvre-feu. Le climat était à la délation, à la suspicion, au doute perpétuel. Le stress de voir débarquer la milice, de se faire embarquer ou de voir disparaître ses proches était constant.
Les films présentés dans le cadre de ce festival proposent de sonder l’avant, le pendant et l’après de cette période cruciale que fut la crise politique du début des années 1980 afin de mieux cerner une société marquée par les soubresauts de l’Histoire. Car, à cette époque, le cinéma a agi comme arme de résistance; comme miroir d’une réalité qui apparait aujourd’hui quasi surréaliste tant elle est loin de la réalité actuelle.
Les années 1980
Les films contemporains de Solidarność montrent l’impossibilité d’échapper à la pénurie et à la pauvreté. Rêvant à l’exil, loin de la Pologne, Irena (Maria Chwalibóg) dans Une femme seule (Kobieta Samotna) d’Agnieszka Holland, dit à Jacek (Bogusław Linda) : « Mais que veux-tu que l’on apporte à l’étranger ? Chez nous, il n’y a rien. Chez eux, il y a tout. » Kobieta Samotna brosse le portrait d’une mère qui se dresse envers et contre tous. Holland y dépeint aussi une société fermée, forcée au repli sur soi. « Ici, il n’y a pas d’avenir », répète, tel un mantra, le personnage de Jacek. Cruelle ironie, le drame se termine devant l’ambassade américaine sous un drapeau étoilé qui semble narguer le héros déchu en flottant dans le ciel… librement. Tournée en 1981, cette œuvre intense a été marquée du sceau de « film-tablette », c’est-à-dire interdite de diffusion. Elle ne fut présentée légalement pour la première fois qu’en 1987.
Un autre film, La Mère des Rois (Matka Krolów) de Janusz Zaorski a connu le même sort. Tourné en 1982, il n’est projeté officiellement qu’en 1987. Inspiré par le célèbre roman de Kazimierz Brandys, cette œuvre en noir et blanc couvre la période très tourmentée qui s’étend de la moitié des années 1930 à la moitié des années 1950 par le biais d’une chronique familiale. Famille à la tête de laquelle se retrouve, comme chez Agnieszka Holland, une femme seule, forcée de subvenir aux besoins de ses enfants.
Dans une autre œuvre interdite pendant plusieurs années, à savoir celle de Krzysztof Kieślowski, c’est Le Hasard (Przypadek), qui décide de tout. Witek, jeune étudiant en médecine (omniprésent et excellent Bogusław Linda) court après un train. S’il l’attrape, tout bascule. S’il ne l’attrape pas, tout bascule aussi. Son engagement politique ne tient pas à grand-chose; selon qu’il embarque ou non dans le wagon, Witek embrasse l’idéologie du parti au pouvoir ou celle de l’opposition. Dans le second segment de ce drame, il confie d’ailleurs au groupe de dissidents : « Regardez, il y a un mois, je n’ai pas attrapé mon train. Si je l’avais attrapé, je ne serais pas avec vous ». Mais la médaille a parfois plus de deux côtés, comme le montre Kieślowski. Dans le troisième segment, Witek ne monte pas à bord du train, mais il ne prend pas parti pour autant. L’issue ne sera guère plus positive…
Nouveaux regards
Paradoxalement, le passé noir de la Pologne est dépeint par la nouvelle génération de réalisateurs comme étant plus soutenable, voire baigné d’une aura poétique. Dans Tout ce que j’aime (Wszystko co kocham) de Jacek Borcuch (2009), le début des années 1980 est présenté comme un temps presque innocent, où la contestation passait principalement par la musique. Chanteur dans un groupe punk rock, Janek (Mateusz Kościukiewicz) crie sa révolte, mais se sent-il réellement oppressé ? Son père (Andrzej Chyra) est militaire, membre du Parti, avec tous les privilèges que cela suppose. La petite amie de Janek est fille d’un activiste de Solidarność. Ce n’est que le jour où ce dernier se fait arrêter que Janek semble réaliser l’importance de la politique. Il se révolte alors (enfin ?) contre son père. Ici, l’ambiance est plus romantique et les émotions passent avant les convictions idéologiques.
La musique prend également une forme contestataire, plus viscérale celle-là, dans Beats of Freedom (2010). Ce documentaire de Leszek Gnoinski et de Wojciech Slota nous entraîne sur les traces du rock polonais. Le son y représente l’échappatoire ultime aux deux pôles régissant la société : celui de la religion et celui du communisme. Présenté au Festival South by Southwest, le film narré par Chris Salewicz, réputé journaliste musical ayant notamment écrit pour le magazine NME, raconte la folle liberté qui régnait au Festival de Jarocin et rappelle à notre doux souvenir ces héros trop souvent oubliés de la scène polonaise que furent Brygada Kryzys, Maanam… Impossible de rester de glace quand le grand Czesław Niemen entonne le magistral hymne Dziwny jest ten świat (Étrange est ce monde).
Alors que Zero de Pawel Borowski (2009) adopte la forme d’un film choral pour nous plonger dans la vie d’un éventail de personnages et explorer par ce fait même les sombres dessous d’une grande ville polonaise, Tribulations d’une amoureuse de Staline (Rewers, 2009) de Borys Lankosz nous fait voyager dans la Varsovie des années 1950. Cette comédie noire, douce-amère, déforme le passé, invitant le spectateur dans le quotidien de trois femmes, de trois générations différentes, menées par un seul but : trouver un prétendant à la plus jeune, qui bosse dans une maison d’édition et rêve du grand amour. Celui-ci viendra, sous la forme d’un bel homme… trop parfait. Entre rires et grincements de dents, les tribulations s’ensuivront, et viendront à terme le 5 mars 1953, jour de la mort de Staline. La finale nous transporte plusieurs années plus tard, avec l’avènement de la modernité et le changement des mentalités sur l’air de Don’t Let Me Be Misunderstood…
Si le nouveau cinéma polonais jette un éclairage relativement positif sur l’époque la plus sombre du pays, il dépeint souvent l’ère postcommuniste, à laquelle les Polonais avaient pourtant rêvé avec tant d’ardeur, de façon quasi cauchemardesque. Une tendance que démontre de façon fort éloquente Mère Teresa des chats (Matka Teresa od Kotów, 2010). Ce premier film de Paweł Salase se déroule dans un présent sans issue. Inspiré par une horrible histoire vraie, ce drame décrit le sombre quotidien de deux frères qui en viennent à tuer leur propre mère. Le film remonte dans le temps, nous permettant de voir à rebours la misère dans laquelle vit Artur (Mateusz Kościukiewicz, vu dans Tout ce que j’aime), jeune homme passionné de sciences occultes. Celui-ci croit lire dans les esprits et, grâce à son charisme pervers, entraîne son petit frère dans la spirale de sa folie.
Enfin, sorti tout récemment, le film à grand déploiement Jeudi noir (Czarny czwartek. Janek Wiśniewski padł, 2011) d’Antoni Krauze présente une puissante reconstitution des jours ayant mené au jeudi 17 décembre 1970, jour de révolte des ouvriers. Cette chronique politique authentique qui se veut une réponse au Bloody Sunday de Paul Greengrass, est une véritable ode aux travailleurs ayant péri sur les chantiers navals de Gdańsk lors de la grève ouvrière.
Natalia Wysocka
Journaliste







