Du Jeudi 11 Octobre 2012 au Dimanche 28 Octobre 2012

William Klein, l’œil dissident / La rétrospective

Une présentation de la Cinémathèque québécoise et du Festival du nouveau cinéma, en collaboration avec le Bureau de la Mode de Montréal.

William Klein sera des nôtres. Il prendra part à l’événement William Klein, l’œil dissident, présenté à la Cinémathèque québécoise du 11 au 28 octobre 2012. [1] Cette rétrospective est inédite en Amérique du Nord et regroupe 23 des 31 films réalisés entre les années 1957 et 1998 par cet artiste agitateur et provocateur.

L’œuvre cinématographique de William Klein conjugue parallèlement les genres et les médias, l’esthétique et le politique. Elle offre une représentation satirique de la célébrité et de son industrie comme en témoigne le film Hollywood, California: A Loser’s Opera (1977). Les références à la photographie, à la télévision, à la radio et à la presse écrite sont nombreuses et composent un univers filmique où la frontière entre la réalité et la fiction tend à s’estomper. La position critique de Klein paraît ambiguë pour ceux qui confondent ses productions artistiques avec son travail commercial. Avec Jean-Luc Godard en tête, nombreux sont ceux qui ne voient en lui qu’un artiste errant. Or, l’engagement politique de Klein défie toute idée de rupture que ses contemporains pourraient lui reprocher. Il est manifestement l’auteur d’une forme de résistance et il entend diriger lui-même sa propre révolution.

Le style de Klein rappelle le Bauhaus, le Pop Art, la Nouvelle Vague française, le cinéma direct et pourtant, son nom n’est associé à aucun de ces mouvements artistiques renommés. Ses films dévoilent des stratégies formelles communes qui ne sont pas sans rappeler l’esthétique de ses photographies. Le photographe devenu cinéaste privilégie la distorsion des corps par la lentille grand angle, l’intimité des gros plans, le désordre des décadrages, la mobilité de la caméra à l’épaule, la rythmique des jump cuts et la désynchronisation du son et de l’image. Klein paraît ainsi dévisager ses sujets en ne leur laissant aucune porte de sortie alors que les coupures dans le temps et dans l’espace filmique dénaturent le conformisme d’une narration classique. Il fait appel aux jeunes artistes de sa génération et emploie, entre autres, Philippe Noiret, Sami Frey, Jean Rochefort et Delphine Seyrig pour leur talent de comédiens, et les compositeurs Serge Gainsbourg et Michel Legrand qui deviendront bientôt de grandes vedettes internationales.

William Klein est né le 19 avril 1928. Il grandit dans le quartier irlandais de New York où il se heurte à l’antisémitisme de son entourage. Enfant surdoué, il entreprend des études universitaires en sociologie à l’âge de 14 ans et s’engage ensuite dans l’armée américaine. Il quitte l’Amérique pour l’Europe et n’y retournera que sept ans plus tard. Il atteint Paris au terme de son service militaire en 1948 où il rencontre Jeanne Florin : « La plus belle femme du monde ». Klein adopte alors la France comme terre d’accueil et entame une formation artistique dans les studios de Fernand Léger : « J’ai passé du temps avec Léger, qui était pour quelques-uns d’entre nous le seul peintre moderne dans les parages – quelqu’un qui faisait des décors, des costumes, des murales et des films aussi. Il a inventé le concept et la phrase Le nouveau paysage, qui était le titre d’un livre de Gyorgy Kepes récemment publié à Chicago et que nous dévorions tous à Paris. Comme Vision in Motion de Moholy-Nagy. [2] » (Livingston : 1992)

Inspiré par son maître, Klein touche à tout : à la sculpture, à la peinture, à la photographie et bientôt au cinéma. Comme lui, il s’intéresse au sport et à la mode, au design et à la publicité, au graphisme et à l’architecture. Son premier film, Broadway by Light, est en ce sens une ode à la splendeur de la typographie urbaine, même si la condition humaine paraît soumise à l’automatisation du design industriel. La sérialité des mouvements fluorescents et l’incandescence des ampoules transforment les panneaux lumineux en ready-made que Klein harmonise avec la frénésie de la musique jazz. Broadway by Light évoque l’animation des courts métrages de la première avant-garde tandis que pour Orson Welles, c’est « Le premier film que j’ai vu où la couleur est absolument nécessaire». (Walker Art Center : 2009)

Klein réalise ensuite une série de reportages pour l’émission française d’actualité Cinq colonnes à la une. Ses films font la chronique des événements sociopolitiques ayant marqué le début des années 1960. Ils confirment déjà son intérêt pour Yves Saint-Laurent, Cassius Clay et Malcolm X ; des célébrités que nous retrouverons dans ses futurs longs métrages In & Out of Fashion et Muhammad Ali, The Greatest. Mais Klein interrompt subitement sa collaboration avec les 3 P [3] suite à la censure de son reportage : « Les Français et la politique », trois heures à peine avant sa mise en ondes. Les représentants du ministère français de l’Intérieur craignaient que l’amertume des citoyens envers les hommes politiques ne nuise aux ambitions du Général De Gaulle, alors Président de la République, et interdirent la diffusion du film.

Fidèle à la philosophie de Léger, Klein prend ainsi part à la révolte pour combattre les valeurs bourgeoises et l’impérialisme des grandes puissances. Il revendique une plus grande liberté de création et se fait bientôt reconnaître en tant que cinéaste indépendant. Ses films de fiction et ses documentaires trahissent un humour caustique qui dénonce un certain narcissisme social, accentué par la démultiplication des images. À la sortie de Qui êtes-vous Polly Maggoo ?, Jean-Louis Bory interroge la politique de la représentation chez Klein et publie dans la revue Arts : « Que ce passe-t-il quand l’image se regarde à son tour? […] Le spectateur regarde une caméra de cinéma qui regarde une caméra de T.V. qui regarde des photos d’une fille qui se regarde dans un miroir. […] Klein s’aventure sur le terrain de l’ennemi avec l’uniforme et les armes de l’ennemi. » (Bory 1966, s.p.)

« L’American Way of Life » poursuit alors sa conquête du monde au nom de la liberté pendant que les mouvements de contestation de Mai 68 ébranlent la Ville lumière. À la demande de son ami Chris Marker, Klein participe à la production du film collectif Loin du Vietnam aux côtés de Joris Ivens, d’Alain Resnais et d’Agnès Varda. Il tourne ensuite Mr. Freedom dans lequel le personnage principal est envoyé en mission en France, afin de contrer la montée du pouvoir de Moujik Man et de Mr. Chinaman. Tour à tour shérif, super-héros, footballeur, agent secret et robot, Mr. Freedom se révèle comme une sorte de condensation des héros américains. Un an plus tard, Klein prend part à la rébellion des étudiants du Quartier Latin et réalise Grands soirs et petits matins. L’effervescence politique suscite les débats les plus passionnés. Sa caméra à l’épaule, le cinéaste filme les rues de Paris où la ferveur de la jeunesse menace l’ordre public.

En 1969, Klein s’envole en direction d’Alger pour documenter le Festival Panafricain de la culture avec une équipe de cinéastes et d’opérateurs internationaux dont le Québécois Michel Brault. Le film célèbre l’indépendance de l’Algérie récemment acquise et recense les luttes armées menées par les combattants de la libération des pays africains. Une fois sur place, Klein fait la rencontre d’Eldridge Cleaver, ministre de l’Information du Black Panther Party, alors en exil dans la capitale algérienne. Interviewé par le journaliste militant Robert Sheer, Cleaver dénonce la répression policière envers la communauté afro-américaine et critique la politique intérieure et extérieure du gouvernement des États-Unis dans un langage parfois brutal.

Eldridge Cleaver, Black Panther, Muhammad Ali, The Greatest et The Little Richard Story composent une trilogie sur des célébrités afro-américaines dont la lutte pour la libération des droits des Noirs chamboulera respectivement le monde de la politique, de la boxe et de la musique américaines. Klein illustre leur ascension, leurs triomphes et parfois leur déclin, communément soumis à l’oppression du racisme des Blancs. Klein reste particulièrement attaché à Muhammad Ali et en fait le héros de cinq de ses films. [4] Il admire sa force, son audace et sa franchise, de même que ses revendications sociales et politiques. Quand Ali refuse d’aller se battre au Vietnam, il est prêt à en subir les conséquences et à ceux qui le jugeront, il répondra avec aplomb : « No Viet-cong ever called me nigger. » (Baker 2003, p. 129)

La mode s’avère aussi importante dans l’œuvre de Klein que la politique. Elle devient le thème principal de son reportage Le business et la mode, diffusé sur RTF en 1962 et fait l’objet d’une virulente critique dans Qui êtes-vous, Polly Maggoo ? en 1965. Klein attendra 15 ans avant de retrouver les coulisses de cette industrie. Dans les années 80 en effet, elle ne lui inspire plus un idéal de luxe et de splendeur surtout bourgeois et propre à la haute couture, mais une certaine frivolité et un ludisme avoué qu’offre dorénavant le prêt-à-porter. Produit avec la participation du ministère français de la Culture, le film Mode en France met en scène une nouvelle génération de couturiers dont Jean-Paul Gauthier, Agnès B et Claude Montana tous en donnant la parole aux véritables déesses de notre époque : les mannequins. Avec le film à caractère autobiographique In & Out of Fashion, dans lequel il effectue sur un ton personnel un bref retour sur sa carrière, Klein réalise son dernier opus sur la mode.

La France est également à l’honneur dans le documentaire The French qui nous montre les coulisses du tournoi de tennis Roland-Garros de 1981 et la fiction délirante [5] Le couple témoin, où l’utopie des grandes métropoles fait l’objet d’une expérience financée par le ministère du Futur. Claudine et Michel se prêtent ici à des psycho-tests dans le centre de recherche « Ville nouvelle », alors qu’une rediffusion de leurs aventures sur la chaîne nationale annonce de façon critique, avant son temps, le voyeurisme de notre actuelle télé-réalité.

Klein réalise aussi des films d’art et d’essai, dont Contacts et Ralentis. Le premier sert de projet pilote à la série télévisée du même nom qui est diffusée sur LA SEPT et ARTE depuis 1989. Le second rappelle le film Olympia de Leni Riefenstahl et présente des athlètes issus de plusieurs disciplines sportives qui dévoilent au ralenti et sur fond noir, la puissance de leur corps et la précision de leurs mouvements.

À l’aube de l’an 2000, le producteur Michel Rotman propose à William Klein de dresser un bilan de notre monde. Le Messie rassemble des images de tous les continents et, sur la musique de George Frideric Handel, révèle l’état de l’humanité. Si le film est plutôt sombre, la voix des chanteurs permet de redonner espoir à ceux qui croient l’avoir perdu.

Depuis plusieurs années déjà, William Klein cumule les prix et les distinctions alors que son œuvre parcourt les musées et cinémathèques du monde. Venez découvrir cet artiste insoumis et combien humaniste, qui se révèle aujourd’hui comme l’un des plus grands du 20e siècle.

Marie-Eve Fortin, Commissaire invitée

À lire aussi : William Klein, l'oeil dissident / L'exposition.
À lire aussi : l'interview de William Klein par Robert Daudelin.


[1] La rétrospective des films de William Klein se tiendra du 11 au 28 octobre 2012 tandis que l’exposition de ses œuvres photographiques et photogrammatiques sera présentée dans le Foyer Luce-Guilbault, du 11 octobre au 4 novembre 2012.[1] Pierre Lazareff, Pierre Desgraupes et Pierre Dumay étaient tous producteurs pour Cinq colonnes à la une.
 

[2] Traduction libre de la version originale anglaise : « I spent some time with Leger, who was for a few of us the only modern French painter around - someone who did sets, costumes, murals and films as well. He invented the concept and phrase, The New Landscape, which was the title of a Gyorgy Kepes book recently published in Chicago which we were all devouring in Paris. Like Moholy-Nagy's Vision in Motion. »

[3] Pierre Lazareff, Pierre Desgraupes et Pierre Dumay étaient tous producteurs pour Cinq colonnes à la une.

[4] Les cinq films réalisés par Klein sur Muhammad Ali ont pour titre : Cassius Clay champion du monde (1964) ; Cassius le Grand (1964) qui obtient le grand prix du Festival de Tours ; La Grande Hernie(1964) ; Le Grand Homme (1965) et enfin, Muhammad Ali, The Greatest (1969-1974).

[5] The Delirious Fictions of William Klein est le titre d’un coffret distribué par Criterion et comprend les films : Qui êtes-vous, Polly Maggoo?, Mr. Freedom et Le couple témoin.

Bibliographie

Baker, Aaron. 2003. « A Left/Right Combination: Class and American Boxing Films ». Dans Contesting identities : sports in American film, p. 100-140. Urbana : University of Illinois Press.

Bory, Jean-Louis. 1966. « Qui êtes-vous, Polly Maggoo? par William Klein ». Arts(Paris), 12 octobre.

Livingston, Jane. 1992. « The New York School: Photographs 1936-1963 ». En ligne. Masters of Photography.

WalkerArt Center/ Film and Video Department. 2009. « William Klein Short Film Program ». En ligne. Walker Art Center.

Consultation externe

1- L’entrevue de William Klein réalisé en 1968 pour la télévision suisse-romande.

2- Publicités de William Klein disponibles sur le site de l’INA.

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