CinémaTravelogues, images en errance

Dès les origines du cinéma, la curiosité du regard occidental s’empare de ce nouvel outil, la caméra, pour explorer l’ailleurs. À l’orée du XXe siècle, les travelogues – ces documentaires de voyage mêlant découverte et exotisme – émergent dans le sillage de l’invention des frères Lumière. Munis de leurs appareils, opérateurs, ethnographes et explorateurs capturent des images du lointain avec une ambition d’objectivité, offrant au public une fenêtre inédite sur des cultures étrangères, souvent fantasmées.

Reminiscences of a Journey to Lithuania (1972) de Jonas Mekas
Mais, à mesure que la technologie se miniaturise et que les moyens de transport se démocratisent, les perceptions évoluent. Les travelogues quittent peu à peu le champ strictement scientifique ou touristique pour adopter des approches plus personnelles. Au milieu du XXe siècle, l’émergence de l’essai filmique, conjuguée aux bouleversements liés à la décolonisation, ouvre un nouveau champ : les cinéastes interrogent désormais leur propre position en tant que « visiteurs ». Le voyage devient alors autant un déplacement géographique qu’une expérience intérieure. La caméra, autrefois simple instrument d’observation, se transforme en miroir : elle capte le monde tout en reflétant la vision de celle ou celui qui le filme.
Ce cycle met à l’honneur des cinéastes-voyageurs dont les films, tournés aux quatre coins du globe, s’éloignent du simple témoignage pour proposer des explorations territoriales sensibles, singulières et volontiers (auto)réflexives. Certaines œuvres relèvent de l’essai filmique, genre hybride où la voix off, souvent elliptique, entre en dialogue flottant avec les images, laissant émerger une pensée en dérive. Sans soleil de Chris Marker (1983) appartient assurément à cette catégorie. Une voix – celle de Florence Delay, écrivaine et jadis « modèle » chez Robert Bresson – y lit les lettres de Sandor Krasna, alter ego fictif du cinéaste. Filmeur nomade, ce dernier a rapporté de ses voyages au Japon, en Guinée-Bissau, en Islande ou à San Francisco un flot d’images, de souvenirs et de réflexions. Il en résulte un carnet de bord philosophique, construit comme un labyrinthe borgésien, où le monde devient matière à méditation.

Sans soleil de Chris Marker

L'œil au-dessus du puits de Johan Van der Keuken
Deux réalisateurs néerlandais empruntent une approche plus ethnographique, sans pour autant renoncer à imprimer leur subjectivité. Dans L’œil au-dessus du puits (1988), Johan van der Keuken plonge sa caméra au cœur d’une communauté rurale du Kerala, au sud de l’Inde, captant la transmission du savoir d’une génération à l’autre à travers les traditions, les rituels et les pratiques artistiques qui rythment le quotidien du village. À 90 ans, Joris Ivens signe avec Une histoire de vent (1989), coréalisé avec son épouse Marceline Loridan, un film testamentaire, entre carnet de voyage en Chine et fable poétique. Dans un ultime élan cinématographique, le cinéaste, rattrapé par l’asthme, lie le souffle qui lui fait défaut à « l’image invisible du vent » qu’il tente de saisir.
Chez Jean-Marie Straub et Danièle Huillet, la perspective se fait à la fois politique et poétique, engagée et engageante. Dans Trop tôt/trop tard (1981), des paysages ruraux, en France et en Égypte, sont traversés par la lecture de textes marxistes, qui en révèlent les strates historiques et les traumatismes imperceptibles. Panoramiques circulaires et plans fixes d’une rigueur implacable dessinent une exhumation des luttes paysannes enfouies et des rapports de pouvoir toujours persistants.

Trop tôt/trop tard de Jean-Marie-Straub et Danièle Huillet

11 x 14 de James Benning
À l’inverse, certains cinéastes choisissent de scruter exclusivement leur propre pays. Dans 11 x 14 (1977), James Benning, dans un geste de structuralisme presque mathématique, compose une cartographie fragmentée du Midwest américain à travers une succession de 65 plans longs, d’où surgissent parfois, discrètement, des bribes de narration. Dans Mysterious Object at Noon (2000), son premier long métrage, Apichatpong Weerasethakul suit le principe du cadavre exquis : en parcourant la Thaïlande, il invite des inconnu·e·s à construire, tour à tour, les morceaux d’un récit fictionnel. Par cette mosaïque d’improvisations orales, Weerasethakul fait affleurer l’imaginaire collectif thaïlandais.
Enfin, d’autres films prennent la forme de retours aux origines, à travers des voyages qui ravivent une mémoire familiale marquée par les blessures de l’Histoire. Chantal Akerman sillonne l’Europe de l’Est dans D’Est (1993), entrepris sur les traces de ses racines juives polonaises. Film fantomatique et sans paroles, elle y capte des visages figés et le temps suspendu de l’après-guerre froide. Dans Reminiscences of a Journey to Lithuania (1972), Jonas Mekas revisite sa terre natale après vingt-cinq ans d’exil aux États-Unis, tissant un journal filmé à la première personne, vibrant de chaleur et d’authenticité.
Avant de vous inviter à embarquer dans ce beau voyage, je tiens à remercier chaleureusement Guillaume Lafleur de m’avoir invité à programmer ce cycle, ainsi que Jérôme Michaud et Apolline Caron-Ottavi pour leur accompagnement précieux tout au long de sa conception.
À présent, prenez place : l’aventure commence !
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Image d'en-tête : Mysterious Object at Noon d'Apichatpong Weerasethakul

D'Est de Chantal Akerman












