CinémaNagisa Ōshima : l'ébullition des années 1960


Image tirée de Diary of a Shinjuku Thief de Nagisa Ōshima
Notre cycle consacré à Nagisa Ōshima, présenté en collaboration avec le Festival du nouveau cinéma, est l’occasion de redécouvrir certains films de la première période de son œuvre, dans les années 1960, avant qu’il ne réalise ses titres fameux des décennies suivantes, tels que L’empire des sens, L’empire de la passion, La cérémonie ou Furyo. Nous présentons cinq œuvres parmi cette période féconde : Cruel Story of Youth (1960), Death by Hanging (1968), Diary of a Shinjuku Thief (1969) et Boy (1969), ainsi qu’un moyen métrage qui est un film de commande, A Small Child’s First Adventure (1963).
Nagisa Ōshima arrive dans le monde du cinéma un peu par hasard, après avoir échoué à devenir journaliste, en étant embauché aux studios Shōchiku, où il fait ses armes en tant qu’assistant réalisateur. Il s’agit d’une période charnière : les grands maîtres du cinéma japonais vieillissent, et la Shōchiku cherche à séduire la jeunesse afin de renouveler son public. Leur stratégie consiste à donner une chance à de tout nouveaux réalisateurs, dont Ōshima, qui s’impose vite comme l’un des plus provocateurs de cette nouvelle garde.
Au cours de cette toute première période de sa carrière, son deuxième film, Cruel Story of Youth, est déjà un coup d’éclat. À travers la relation torturée et mouvementée d’un couple de jeunes gens qui se tournent vers la criminalité, le film capte une sorte d’état brut de révolte, de désœuvrement désabusé, de rage de vivre, et de rage tout court, pour le meilleur et pour le pire. L’intrigue se développe ainsi de façon chaotique, entraînée par les élans impulsifs et les gestes parfois gratuits de ses protagonistes. Ōshima déforme ici le genre en vogue du Seishun-eiga, les films sur la jeunesse.
Et le contexte du moment n’est pas anodin : à l’époque, la jeunesse japonaise se mobilise contre la reconduction de l’ANPO, traité de sécurité accusé de faire du Japon une base militaire américaine en Asie. Le mouvement est réprimé et étouffé en juin 1960. Mais plutôt que d’expliciter un contexte politique, Ōshima préfère incarner dans son film une désespérance générationnelle à travers des personnages apolitisés, mais politiques dans leur rejet d’une société qui les prive d’horizon. Loin d’un cinéma qui opte pour un discours idéologique, la proclamation d’idéaux, ou un portrait humaniste de problèmes sociaux, Ōshima annonce la couleur de son œuvre, préférant heurter le spectateur, filmer des individus immoraux, et faire du cinéma en lui-même, dans son âpreté, un geste de rupture et d’opposition.

Image tirée de Cruel Story of Youth de Nagisa Ōshima

Image tirée de Death by Hanging de Nagisa Ōshima
Après quelques années à la Shōchiku, ponctuées d’échecs et de déconvenues avec les producteurs, Ōshima choisit de réaliser de façon indépendante. Il va être de plus en plus prolifique dans la seconde moitié des années 1960. L’année 1968, avec les remous qu’on lui connaît, marque dans sa filmographie sa première collaboration avec l’Art Theatre Guild, aux côtés de la maison de production qu’il a fondée quelques années auparavant, la Sōzōsha, avec Death by Hanging. Cette œuvre profondément contestataire reste à ce jour l’une des plus déstabilisantes et décapantes qui soit. Inspiré d’un fait divers, le film part d’une prémisse astucieuse : la pendaison parfaitement orchestrée d’un criminel échoue et, après avoir repris connaissance, celui-ci ne s’identifie plus à la personne du criminel. Les officiels présents ne savent comment agir et mettent tout en œuvre pour le convaincre de son identité, se livrant à des mises en scène absurdes, des jeux de rôle grotesques et des discours aberrants.
Le film rencontre un fort écho dans les milieux de la contre-culture et va faire connaître Ōshima au-delà des frontières du Japon. Là encore, irrévérencieux, le cinéaste fait du cinéma un coup de poing. L’apparent réalisme des premières scènes bascule vite dans une théâtralité monstrueuse. Comme si les dignitaires, voyant leurs protocoles, leurs cérémoniels et leurs idées préconçues s’écrouler du fait d’un imprévu impensable (un pendu vivant), perdaient complètement la tête, révélant au passage toutes leurs tares – perversité, xénophobie (le condamné est coréen), obscénité, bêtise. Dans cette diatribe violente contre les institutions et l’ordre établi, Ōshima se refuse là encore à livrer un discours tout fait, ballotant le spectateur de surprise en questionnement, dans un film aussi intellectuel que viscéral, aux airs de cauchemar kafkaïen. La mise en scène est cette fois méthodique, les scènes soigneusement composées, le film chapitré à la façon d’un argumentaire, comme pour mieux démanteler la cérémonie institutionnelle sur son propre terrain protocolaire.
L’année 1969 témoigne de cette capacité d’Ōshima à toujours surprendre, à ne pas se laisser enfermer dans un style ou une démarche. Au cours de cette année, il enchaîne deux films très différents. Diary of a Shinjuku Thief est très « nouvelle vague », avec des accents godardiens, dans son filmage léger, sa déconstruction narrative, son éclatement formel, sa façon d’intégrer des personnalités réelles à la fiction, ainsi que son côté joueur. La quête du plaisir à laquelle se livrent les protagonistes sur fond d’insurrection étudiante est l’occasion pour Ōshima de céder à un ton plus optimiste, et de se livrer à un anarchisme moins sombre et teinté d’espoir, dans un film qui fourmille d’idées – quitte à étourdir un peu le spectateur.
La même année, Ōshima réalise un film complètement différent, qui compte parmi ses plus grandes œuvres : Boy. La facture est beaucoup plus classique en apparence, le récit plus linéaire, le rythme plus apaisé. Et pourtant Boy est un film particulièrement étonnant. Ici, la crise sociale et humaine de la société japonaise est vue par le prisme d’un enfant, que ses parents impliquent dans de faux accidents pour soudoyer les conducteurs de voiture. La force de l’œuvre réside dans la place qu’Ōshima donne au garçon : rares sont les cinéastes qui ont filmé les enfants comme ils filmeraient les adultes, en leur donnant la même importance, la même profondeur, la même individualité. C’est ce que fait le cinéaste, allant jusqu’à offrir à l’enfant une merveilleuse scène d’introspection à voix haute, d’une gravité absolue, sous les flocons qui tombent, entre une petite sœur en larmes et un bonhomme de neige impassible. Et alors que les adultes semblent avoir perdu tout repère et tout recul, l’enfant sera finalement celui qui porte tout le poids de la responsabilité sur ses épaules, celui seul qui s’avère moralement adulte. Il y a là une clé du cinéma d’Oshima, celle de l’attention à la subjectivité des personnages, dont il fait une faille ouverte sur le monde qui les entoure.

Image tirée de Boy de Nagisa Ōshima

Image tirée de A Small Child's First Adventure de Nagisa Ōshima
Ōshima avait déjà témoigné de sa sensibilité pour filmer l’enfance dans un film de commande réalisé quelques années plus tôt, A Small Child’s First Adventure (une rareté que nous projetons grâce à une copie de nos collections), en prenant un enfant comme sujet et témoin privilégié de l’étrangeté du monde. L’idée est simple : un tout petit garçon franchit la limite qu’on lui a fixée pour explorer la ville, et y découvre le monde trouble, absurde, parfois cocasse et parfois cruel des adultes. Bien que parfaitement non violente et à hauteur de bambin, cette échappée dissidente s’inscrit au fond dans la galerie de gestes criminels du cinéma d’Ōshima, où la criminalité est bien souvent un geste fondateur et transgressif, qui se fait en réaction à une société qui enferme et étouffe, et devient le révélateur des incohérences et des injustices de celle-ci.
Pour approfondir à la Médiathèque Guy-L.-Côté:
Nagisa Ōshima, Louis Danvers, Louis Charles Tatum Jr. - DOC24406
Nagisa Ōshima, Arecco, Sergio - DOC9391
Écrits (1956-1978) : dissolution et jaillissement, Nagisa Ōshima - DOC40321













