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CinémaBlack Power : la poésie d’une lutte

eunice bélidor
6 mars 2026
Black Power : la poésie d’une lutte

La programmatrice invitée eunice bélidor nous présente le cycle Black Power : la poésie d'une lutte, présenté jusqu'au 31 mars 2026.

The Black Power Mixtape 1967-1975 de Göran Hugo Olsson

L’invitation à proposer un programme de films portant sur les droits civiques ne fut pas une mince tâche. Quoi montrer de plus que ce qui existe déjà, et comment traduire une période à forte intensité à travers le cinéma, sans tomber dans les clichés et la répétition? Le mouvement américain des droits civiques (Civil Rights movement) était un mouvement social dont le but était d’abolir la ségrégation, la discrimination et la dépossession raciale envers les afro-américains à la suite de l’ère de la Reconstruction, soit la période ayant suivi l’abolition de l’esclavage. À son plus actif entre 1954 et 1968, ce mouvement faisait usage de protestations non-violentes (comme la marche à Selma) et de désobéissance civile (le refus de Rosa Parks de s’asseoir au fond du bus) afin de mettre en lumière les injustices vécues par les Noir.e.s américain.e.s ayant construit et fondé un pays dans lequel ils n’étaient pas libres. Le droit de vote et la réforme sur l’éducation auront certes amélioré une certaine partie de leur sort, mais le meurtre de plusieurs des leaders de la cause, comme Martin Luther King Jr. et Malcolm X, démontre que la libération Noire sera toujours incomplète, et quelconque avancement nécessitera la mort des nôtres.

Comme je ne suis pas états-unienne et que le Civil Rights movement s’est difficilement inséré dans le Montréal, ma ville d’origine, de la même époque, j’ai décidé de réfléchir à un programme qui répondrait à la question : quelles libertés ont pu exister grâce à cette lutte? On dit que les Années Folles et l’Âge du Jazz (Roaring 20s et Jazz Age, 1920-1929) ont pu battre leur plein suite à la grande noirceur de la Première guerre mondiale et de la période de la grippe espagnole (1918-1920); quelles extravagances, quel foisonnement se sont permis les Afro-Américain.e.s en réponse à leur intégration dans la société?

Pour choisir des films qui répondraient à ces questions, j’ai cherché les traces de cette histoire qui imprègnent ma vie, sans que je ne m’en rende compte, sans en faire un choix conscient. Une fascination pour le mouvement Black Power et le Black Panther Party, son idéologie, ses acteurs principaux, son sens du style et ses revendications m’a fait proposer The Black Power Mixtape 1967-1975 (2011). Sur une trame sonore d’Ahmir ‘Questlove’ Thompson, le prolifique batteur d’un de mes groupes préférés, The Roots, le film porte sur le mouvement Black Power dans la communauté Noire et inclut des entrevues avec des artistes que j’admire (et vus en spectacle plusieurs fois) comme Talib Kweli et Erykah Badu. Plutôt que de faire un documentaire chronologique, Göran Hugo Olsson combine des entrevues récentes avec des images d’archives 16 mm, permettant une actualisation constante des idées du mouvement. Le Black Power revendiquait, entre autres, la banalisation d’un quotidien sans espoir, propos évoqué de manière réaliste et poétique dans Killer of Sheep (1978). Charles Burnett y présente la résilience des afro-américain.e.s à travers l’humour et le plaisir qui s’immiscent malgré tout dans un quotidien éprouvant du quartier Watts, à Los Angeles. Son court métrage Several Friends (1969) fait aussi partie de la programmation : une autre journée banale dans la vie de chômeurs de South Central, à Los Angeles est cocasse dans ces petites mésaventures qui peuvent arriver à tout le monde. Une forme cinématographique qui rappelle le néoréalisme italien, comme Le voleur de bicyclette (1948) de Vittorio de Sica ou Les amants diaboliques (1943) de Luchino Visconti, jamais associée à un cinéaste afro-américain.

Killer of Sheep de Charles Burnett

Space Is the Place de John Coney

Une période du cinéma européen que j’adore mais dans lequel je ne vois pas de figure afrodescendante est la Nouvelle Vague. Mouvement révolutionnaire du cinéma français, initié par un groupe d’auteurs des Cahiers du Cinéma (Truffaut, Godard, Rivette, Rohmer), la Nouvelle Vague prônait une liberté stylistique et un langage cinématographique neuf, mieux aligné aux idées neuves de la période de la fin des années 1950. Ayant vu presque tous les films de François Truffaut, je m’étais résignée à ne pas trouver dans ce mouvement un cinéaste qui me ressemble, jusqu’à ce que je trouve The Story of a Three-Day Pass (1967) de Melvin Van Peebles. Ce film, qui explore les relations interraciales, qu’elles soient professionnelles ou amoureuses, n’aurait pu être tourné ailleurs qu’en France, dans le berceau de la Nouvelle Vague, car le cinéaste ne pouvait pas trouver de travail dans une Amérique en pleine lutte pour les droits civiques. Influencé par la Nouvelle Vague, Djibril Diop Mambéty crée Touki bouki (1973), un film dont l’esthétique, la musique frénétique et le jeu de caméra étaient complètement différents des autres films sénégalais de l’époque dont la trame narrative était linéaire et dont le rythme était plus lent. L’utilisation de Mambéty du plan-sur-plan et les changements spatiaux démarqués s’apparentent à la tradition orale africaine.

Trois films encore plus libres stylistiquement sont Symbiopsychotaxiplasm : Take One (1968) de William Graves, Ornette : Made in America (1985) de Shirley Clarke, et Space Is the Place (1974, John Coney) avec Sun Ra. Tout comme son titre le suggère, le premier film est un collage de plusieurs éléments : un film est tourné pendant le tournage du tournage de ce même film. Les acteurs, s’ils en sont vraiment, interrogent leur participation, celle de Graves, et celle du public qui les entoure. Le second film, un documentaire sur l’artiste de jazz expérimental Ornette Coleman, se regarde comme on écoute sa musique : une œuvre d’avant-garde, oscillant entre improvisation et expérimentation. La musique joue aussi un rôle prépondérant dans Space Is the Place. Le film est aussi un album-concept, bien avant les visual albums de Beyoncé. Ce film afrofuturiste porte sur Sun Ra et son Arkestra qui tentent de recruter des jeunes afro-américains pour former une nouvelle colonie utopique dans l’espace. Son vaisseau quittera la Terre de Oakland, en Californie.

On revient en Californie, qui s’est tranquillement imposée comme le fil d’Ariane de ce programme. Présente dans presque tous les films, elle n’est pas simplement faite de soleil et de rêve : elle aura servi de miroir, d’exemples et d’arrière-plan à cette proposition curatoriale. Elle est tout aussi principale que le personnage de Pica dans Drylongso (1998). Jeune étudiante en photographie à Oakland, elle prend des polaroïds des jeunes hommes Noirs de sa communauté, les immortalisant, sachant qu’ils ont plus de probabilité de mourir que les autres. J’étais ravie de trouver la restauration de ce film de Cauleen Smith, que je connais surtout comme artiste visuelle. Son œuvre vidéo Pilgrim (2017) utilise la musique d’Alice Coltrane que j’affectionne particulièrement, et qui était profondément liée aux Civil Rights et au mouvement du Black Power. Cette œuvre a été présentée dans le cadre de l’exposition Alice Coltrane, Monumental Eternal (2025) au Hammer Museum, dont la commissaire est Erin Christovale. J’ai connu Erin en 2015, lorsque son projet Black Radical Imagination a été présenté à articule, où je faisais la programmation à l’époque. L’itération suivante a été commissariée par Jheanelle Brown et Darol Olu Kae, tous deux cinéastes et programmateurs de cinéma basés à Los Angeles. Je leur ai rendu visite à LA en 2018, et ils m’ont amenée à Leimert Park, la « mecque » de l’art et de la culture afro-américaine, au défunt Underground Museum, à Art + Practice, un espace d’exposition organisé par le California African American Museum (CAAM). Mon temps avec Jheanelle et Darol m’a montré une histoire de l’art Afro-Angelina. C’est dans cet esprit que j’ai choisi le court-métrage de Darol, Blur (2025), qui met en valeur de manière tendre et poétique la vie afro-queer.

Avec Black Power : la poésie d’une lutte, je voulais parler des droits civiques d’une manière affective, dresser un portrait de l’influence de ces évènements autrement que dans une perspective politique. Même s’il s’agit d’un mouvement du milieu du 20e siècle, c’est une lutte qui persiste encore et toujours : les personnes noires continuent d’être victimes de discrimination systémique à travers le monde et de mourir aux mains des policiers et de groupes suprémacistes d’autodéfense. Je souhaitais utiliser le cinéma comme moyen de montrer la beauté et la poésie qui émergent des situations les plus difficiles. J’aurais souhaité inclure des films canadiens et québécois qui portaient sur ces enjeux, mais ce sera pour une prochaine fois. Qui sont nos cinéastes qui se permettent une imagination noire radicale? Je suis sûre que celles et ceux-ci ont été inspirés par un cinéma noir inspirant, revendicateur et novateur.

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Image d'en-tête: Ornette: Made in America de Shirley Clarke

Drylongso de Cauleen Smith