ProgramEntretien avec James Benning

Programmateur invité du cycle Travelogues, Louis-Jean Decazes a eu l’occasion de s’entretenir avec James Benning, monument du cinéma expérimental américain. Ils ont abordé son premier long-métrage, 11 x 14 (1977), qui sera projeté à la Cinémathèque québécoise le 28 septembre. À travers 65 plans-tableaux, Benning capte l’essence du Midwest américain – sa géographie, ses campagnes, ses banlieues, et le quotidien de ses habitant·e·s. Ce classique de l’avant-garde est l’un des premiers jalons d’une œuvre puissamment contemplative, marquée par une exploration incessante des territoires oubliés de l’histoire et de la mémoire américaines.
À la mi-octobre, les cinéphiles montréalais pourront découvrir son dernier film, le magnifique little boy (2025), au Festival du Nouveau Cinéma. De son côté, Benning termine son prochain film et a d’ailleurs finalisé le montage… cinq minutes avant cet entretien !

Vous êtes né à Milwaukee, dans le Wisconsin. Le Midwest que vous filmez apparaît à la fois comme un espace familier et comme un portrait sociologique. Que souhaitiez-vous raconter de ce territoire ?
J’avais réalisé un film peu avant qui s’intitulait 8 ½ x 11 (1974). C’était un court-métrage de dix-sept minutes, construit en onze plans. Pour ce film-là, j’avais écrit un scénario assez traditionnel, tout en sachant que je ne m’en servirais pas. Il était là, en arrière-plan, comme un squelette dont je voulais m’éloigner. Je me suis donc intéressé aux transitions entre les scènes, et surtout, aux lieux. Le film a été tourné dans le Wisconsin, avec une échappée au Mont Rushmore. Mais très vite, ce qui m’a préoccupé, ce n’était plus tant l’histoire que la manière dont les lieux pouvaient articuler ou désarticuler cette histoire.
Après avoir terminé ce film, j’ai déménagé à Chicago, et j’ai commencé à travailler sur 11 x 14. J’avais envie de reprendre ce principe, mais à l’échelle du long métrage. L’idée de départ était assez simple : je voulais qu’un personnage traverse le film, qu’il revienne plusieurs fois, qu’il soit reconnaissable mais toujours déplacé. À chaque apparition, il serait dans un autre cadre, un autre contexte, presque une autre vie – et pourtant, ce serait toujours lui. Et puis, en travaillant sur la structure, j’ai eu envie d’intégrer onze plans issus du film précédent.
Dès le départ, je cherchais à déconstruire la narration. Mais en la déconstruisant, je me suis rendu compte que ce qui m’attirait, plus profondément, c’était le lieu. Dans 8 ½ x 11 comme dans 11 x 14, ce sont les espaces eux-mêmes qui deviennent centraux. Je crois que les spectateurs habitués au cinéma narratif cherchent naturellement à reconstruire une histoire, même là où il n’y en a peut-être pas. Mais pour moi, ce qui comptait, c’était la géographie du film, sa cartographie.
Ayant grandi dans le Midwest, j’étais très familier avec les paysages que je filmais. 8 ½ x 11 se déroulait principalement dans le Wisconsin, mais une fois installé à Chicago, un autre territoire s’est imposé à moi. J’enseignais dans une banlieue aisée du nord-ouest de la ville, autrefois très privilégiée. Il y avait là un métro aérien – aujourd’hui disparu – qui reliait directement la banlieue au centre-ville de Chicago, sans s’arrêter dans les quartiers populaires qu’il traversait. Ce trajet, pour moi, était donc extrêmement révélateur.
L’un des premiers gestes du film a donc été de documenter ce trajet. 11 x 14 s’ouvre sur un homme – ce personnage récurrent – qui dit au revoir à une jeune femme, puis monte dans un train. Et dès le quatrième plan, où l’on suit cet homme pendant onze minutes à bord du train, la narration se défait complètement. J’ai ainsi conçu ce film comme un déplacement du récit vers l’espace, une attention portée aux lieux davantage qu’aux actions – comme si la géographie, en fin de compte, en était le véritable sujet.
Votre approche du cadrage rappelle la photographie réaliste américaine, avec cette attention portée aux objets et aux paysages. Était-ce une influence consciente ?
Oui, j’ai été très influencé par le travail de Walker Evans et les photographies en couleur de Stephen Shore. J’ai toujours été attiré par ce qui reste dans l’ombre, et c’est en grande partie à travers leur travail que j’ai appris à regarder les lieux et à composer mes cadres.
C’est aussi dans cette logique que s’inscrit le titre, 11 x 14 ?
Oui, le film précédent s’appelait 8 ½ x 11 – un clin d’œil au format du papier sur lequel j’avais écrit le scénario. Ce script, je ne comptais pas l’utiliser tel quel. Il y avait des dialogues, des scènes écrites de façon classique, mais mon intention était déjà de le subvertir, de ne pas suivre ce qu’il dictait. L’idée était plutôt de m’intéresser à ce que le scénario ne disait pas, aux marges. Avec 11 x 14, quelque chose bascule : je ne pars plus du texte, mais de l’image. Le titre fait cette fois référence au format photographique, aux dimensions du papier photosensible. Il traduit presque une évolution dans ma manière de faire : je m’intéresse de plus en plus au cadre lui-même, à la manière dont l’image se construit.
Vous semblez formuler une critique de l’industrialisation et de la société de consommation, à travers les plans sur les panneaux publicitaires ou celui sur la fumée d’usine. Pourtant, cette critique reste implicite, comme une observation silencieuse…
Cette approche me vient sans doute de mes débuts dans l’activisme. Très jeune, j’ai milité, j’ai participé à des actions d’organisation politique à l’échelle locale, et cette expérience m’a profondément marqué. Quand j’ai commencé à faire des films, je me suis dit que le cinéma n’était peut-être pas l’endroit idéal pour parler de politique. Que si je voulais vraiment avoir un impact, il fallait retourner sur le terrain, là où les choses peuvent réellement changer. Mais au fil des années, cette frontière entre engagement politique et pratique artistique s’est progressivement estompée. Dès 11 x 14, je sentais déjà poindre des préoccupations politiques, même si elles n’étaient pas frontalement exprimées. Elles revenaient plutôt de manière souterraine. Et en regardant aujourd’hui l’ensemble de mon travail – qui s’étale sur près de cinquante ans –, je m’aperçois qu’elles n’ont jamais cessé de réapparaître. Ces préoccupations disent quelque chose de moi, bien sûr, mais aussi de l’Amérique telle que je la perçois.


Les véhicules, par exemple, sont très présents dans le film : des voitures, bien sûr, mais aussi un avion. Peut-on y voir une charge symbolique, voire une dimension écologique ?
Je préfère ne pas trancher : c’est au spectateur de choisir comment lire ces éléments. À mes yeux, ils tiennent les deux rôles. Et puis, il y a l’idée du déplacement. En 1975, au moment où je tournais 11 x 14, je commençais tout juste à voyager. Je viens d’un milieu modeste, et je n’ai pris l’avion qu’à l’âge adulte. L’avion représentait un luxe, presque inaccessible. Les premières fois, je devais vendre tout ce que je possédais pour pouvoir m’offrir un billet. Et puis, 11 x 14 a rencontré un certain succès. Le film a voyagé – et avec lui, moi aussi. On m’invitait ici ou là pour le présenter, les voyages devenaient gratuits. Ironie du sort : en critiquant un certain privilège, je devenais peu à peu ce que je pointais du doigt. (Rires)
Dans 11x14, on perçoit un contenu narratif, des fragments de récit. Le film joue beaucoup sur ce principe d’échos entre les personnages, qui disparaissent puis réapparaissent au fil du film…
Oui, il y a ce personnage féminin – celle à qui l’homme dit au revoir au début –, que l’on retrouve ensuite dans différentes scènes. Elle apparaissait déjà dans 8 ½ x 11, alors j’ai décidé de la faire revenir dans 11 x 14, mais autrement. Son rôle évolue au cours du film, elle change de fonction, presque d’identité, tout comme le personnage masculin. Je me suis aussi amusé à faire passer les costumes d’un personnage à un autre. À un moment, elle porte une chemise que l’on retrouve plus tard sur l’homme, lorsqu’il travaille dans une station-service. Ce sont des détails, des gestes discrets, mais qui participent de cette logique visant à brouiller les frontières entre les rôles et les personnages.
Vous accordez également une place centrale à la relation entre le champ et le hors-champ, entre le visible et l’audible…
11 x 14 joue constamment avec cet équilibre. Je pense par exemple à cette séquence tournée sur une piste de dragsters. La voiture démarre, mais on ne la voit pas terminer sa course. Elle sort du cadre, et ce n’est plus que le son qui continue – un vrombissement qu’on entend hors champ. Pour quelqu’un qui connaît un minimum les courses d’accélération, l’effet est immédiat : on imagine la piste à gauche de l’écran, qui s’étend sur un quart de mile. L’image s’arrête, mais le son prolonge l’action. Il y a là quelque chose de ludique, une forme d’humour…
Je ne voyais pas nécessairement cela comme de l’humour ! (Rires)
Enfin, je ne sais pas s’il s’agit là d’humour au sens classique du terme (rires), mais davantage d’un jeu avec la manière dont le spectateur se projette dans l’image. Ce sont de petites idées comme celles-là qui me permettent d’explorer les limites du cadre, ou plutôt la manière dont le spectateur complète ce cadre avec son imaginaire. À un autre moment, c’est la tête d’une girafe qui ne rentre pas dans le champ. Elle déborde, littéralement. Là encore, le hors-champ invite à imaginer ce qui échappe à la caméra. Ce sont des choses très simples, mais qui participent à ce jeu que j’essaie de construire avec les contraintes de l’image, qui, paradoxalement, deviennent une forme de liberté.
11 x 14 semble déjà contenir de nombreux éléments qui marqueront vos films à venir, notamment l’utilisation de plans particulièrement longs, qui invitent à la contemplation et interrogent la manière dont le temps est perçu au cinéma…
Il y a trois plans particulièrement longs dans le film, le premier étant celui dans le métro aérien. Je tournais avec une caméra dont la durée maximale de chaque prise était limitée à 11 minutes. J’ai donc dû prendre le train en amont, faire des repérages pour savoir où commencer à filmer, de manière à ce que le plan se termine juste à l’arrêt du premier stationnement au centre-ville de Chicago. Ce choix était dicté à la fois par la longueur de la bobine et par un principe plus conceptuel : je voulais montrer que ce train ne s’arrête pas dans les quartiers populaires, qu’il va jusqu’au bout sans faire de pause, afin de souligner que les patrons ne voulaient pas voyager avec les travailleurs.
Les deux autres plans longs durent chacun sept minutes et demie, une durée déterminée par la chanson de Bob Dylan que j’utilise, Black Diamond Bay. Sauf erreur de ma part, ce choix – une chanson longue, utilisée dans sa totalité sur toute la durée d’une scène – était jusqu’ici inédit au cinéma. L’idée de l’utiliser deux fois dans le film m’a également paru intrigante. La première fois, la chanson accompagne un plan filmé au ralenti ; la deuxième fois, le plan est en temps réel. C’est une manière de manipuler la durée et de rendre compte de la sensation du temps qui passe.
Comme nous l’avons évoqué précédemment, il y a, dans tout cela, une dimension ludique. Et je pense que c'est peut-être ce qui fait la force du film : il permet à chacun de s’y perdre et de trouver sa propre lecture. Je suis sûr que si cent personnes regardent ce film, chacune y verra une œuvre différente. En fonction de l'attention qu’on y porte, je crois qu'on peut l'aborder de manières diverses – que ce soit à travers le prisme du temps, de l’espace, du lieu, ou même du récit, ou de la perte du récit.
Maintenant, cinquante ans plus tard, ce film est presque devenu une capsule temporelle. On peut y voir non seulement un instant figé dans l’histoire, mais aussi un reflet de la société de l’époque. Ce que je n’avais pas anticipé à l’époque, c’est l’empreinte qu’il laisserait sur le temps. Aujourd'hui, quand on le regarde, on perçoit cette époque, ces années 1970. Le film capte quelque chose d’un moment particulier dans l’histoire, une sensation de 1977, ce qui, en soi, rend son visionnage aujourd’hui encore plus fascinant.


À présent que le film a été restauré et qu'il est de nouveau projeté, constatez-vous une différence entre les réactions qu’il suscite aujourd’hui et celles qu’il avait suscitées en 1977 ?
C’est une question intéressante, car le film a eu sa première véritable projection devant un large public à la Berlinale. En réalité, il avait déjà été projeté à Rotterdam avant cela, mais je n'étais pas présent. À Berlin, le film passait dans l’une des plus grandes salles, avec peut-être 500 personnes. À la fin du film, il en restait peut-être 20 ou 30. Je n’avais aucune idée de ce qui allait advenir du film, ni de la manière dont il serait reçu. Lors de projections dans des festivals expérimentaux, même dans un cadre aussi particulier, le public hurlait, sifflait... Je pense que le film provoquait la colère car les spectateurs avaient une manière trop étroite de regarder les films.
Et puis, le film a été restauré et projeté de nouveau à Berlin, en 2018, dans la même salle où j’avais perdu presque tout le public. Cette fois-ci, la salle était complète et personne ne s’est levé avant la fin. C’est à ce moment-là que j’ai réalisé que le film était en avance sur son temps, qu’il accomplissait des choses avant-gardistes, bien avant que les spectateurs n’aient commencé à réfléchir aux films de cette manière. Aujourd'hui, je pense que les gens sont plus habitués à ce type de slow cinema. Peut-être que ce film a même influencé d'autres cinéastes, même si je ne crois pas que beaucoup d’entre eux proposent des récits aussi déroutants. (Rires)
Surtout à une époque où les intelligences artificielles sont capables d’écrire des scénarios parfaitement structurés, de A à Z…
Sans doute qu’une IA pourrait aussi réaliser n’importe quel type de film que je ferais. Qui sait à quoi cela ressemblerait ? (Rires)
Entretien réalisé par Zoom le 26 août 2025





