Skip to contentSkip to navigation

AnimationSuzanne Gervais : l’étrange tangibilité

Florence Le Blanc
August 22nd, 2025
Suzanne Gervais : l’étrange tangibilité

Après avoir étudié aux Beaux-Arts où elle a développé une pratique en peinture et en illustration, Suzanne Gervais a travaillé près de trente ans (1969-1998) au studio d’animation de l’ONF. Contribuant à la création de décors, de personnages et de séquences animées pour diverses productions, elle a aussi réalisé et coréalisé une dizaine de courts métrages d’animation avant de poursuivre sa carrière comme peintre. D’emblée, en observant attentivement sa filmographie, on constate la diversité des techniques employées par la cinéaste. Il n’en demeure pas moins qu’en visionnant l’ensemble de son œuvre, on reconnaît un univers qui lui est propre et dont la sensibilité visuelle et l’ingéniosité matérielle font que celle-ci échappe aux catégories pour proposer une expérience de la fiction qui englobe et dépasse tout à la fois le médium de l’animation [1].

La plage | NFB

Les films de Suzanne Gervais abordent de façon récurrente différents thèmes relatifs à la condition humaine: les relations homme/femme, la maternité, les phases de l’existence, mais aussi la mémoire. Ainsi, Cycle (1971) interroge les interrelations de l’humain avec la nature par une animation de dessins au trait en continuelle métamorphose, alors que Climats (1974) raconte picturalement la relation symbiotique d’un homme et d’une femme par les interactions de leurs corps-paysages. Souvent impressionnistes, voire allusives [2], ses histoires conservent un caractère énigmatique où les ambiances exercent un rôle crucial. On peut prendre en exemple La plage (1978), intrigant récit de noyade adapté d’une nouvelle de Roch Carrier, où la nature des liens entre les protagonistes demeure insaisissable.

Les films plus matures de la cinéaste ont aussi témoigné de son enracinement dans le monde des arts visuels, que ce soit avec ses personnages d’artistes ou encore par une attention soutenue aux œuvres d’art. Ainsi, Les Iris (1991), coréalisé avec Jacques Giraldeau, reconstitue progressivement en peinture le célèbre tableau de Van Gogh. Des bruits bucoliques de ce paysage champêtre, on passe graduellement à la voix d’un encanteur concluant la vente de l’œuvre à un prix astronomique. Ultimement, le film souligne l’ironie des doutes exprimés par l’artiste au moment de sa création, alors que ce dernier anticipait que le tableau rapporterait moins que ce qu’il avait coûté en matériaux. Réalisé précédemment, L’atelier (1988) permettait déjà de se placer dans la peau d’une artiste, cette fois marquée par ses échanges intimistes avec un modèle. L’animation de papiers découpés juxtaposés à de vraies sculptures d’argile procure un étonnant effet d’ancrage au réel dans ce studio, générant ainsi une fascinante mise en abyme.

L'atelier | NFB

L'attente | NFB

D’autres films en papiers découpés de Suzanne Gervais ont aussi apporté cette impression d’étrange tangibilité par des représentations dessinées de photographies personnelles. D’abord avec Trève (1983), dans ce qui se présente comme un rêve, un espace intériorisé, une femme observe des photos de famille ranimant littéralement ses souvenirs d’un passé lointain. À l’inverse de cette perspective nostalgique, L’attente (1993) suit les déambulations urbaines d’une jeune femme enceinte photographiant différents éléments qui l’interpellent. Intégrant certaines séquences en prises de vues réelles, celles-ci se figent pour cristalliser le regard méditatif de la future mère. Alors que, dans le premier film, il est question d’un enfant que la protagoniste insinuait être le sien, dans le deuxième, la pensée de la mère est orientée vers celui qu’elle attend. À l’instar de poupées gigognes, les pensées maternelles deviennent métaphoriquement des matrices d’images remémorées ou en cours de fixation.

Aussi, il s’avère intéressant de souligner que cette exploration du rapport à la famille et aux souvenirs se poursuit dans Le seuil (1998), où un jeune homme sur le point de quitter la maison familiale rassemble ses biens sous le regard de sa mère. Encore ici, l’animation de photos dessinées évoque la remémoration du passé. Outre les photos, d’autres objets sont porteurs d’images (miroir, ordinateur) ou de souvenirs (disquette, tiroirs de commode). Alors que les personnages partagent un air de famille avec ceux de L’attente, on serait tenté d’y voir une suite. Or, puisqu’il s’agit du dernier film de Suzanne Gervais, cette histoire de départ vers un ailleurs laisse avec l’espoir que ses œuvres, par leur sensibilité et leur originalité, continueront, elles aussi, leur chemin pour être vues et toucher de nouvelles générations.

Née le 26 mai 1936 à Montréal, Suzanne Gervais est décédée le 10 mars 2025.

Le seuil | NFB

À propos de l'autrice

Florence Le Blanc a complété un doctorat explorant les formes hybrides générées par les croisements entre la photographie et le cinéma. Elle enseigne dans différentes universités et elle a publié des essais dans diverses revues consacrées à l’art actuel et au cinéma. En collaboration avec La Bande Vidéo (Québec), elle a créé l’événement Réanimer le réel (2025), qui mettait en valeur les films d’animation québécois alimentés par les récents bouleversements du rapport à l’image.

Sources

[1] Pierre Hébert, « Suzanne Gervais : une œuvre qui arrive à maturité », 24 images, no 43, été 1989, p. 45.
[2] Marco de Blois, « Questions sans réponses : L’attente de Suzanne Gervais », 24 images, no 70, déc. 1993/janv. 1994, p. 60-61.

Photo en-tête : Clh001, CC BY-SA 4.0