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ProgramValérie et les autres : fantastique au féminin

Apolline Caron-Ottavi
July 28th, 2025
Valérie et les autres : fantastique au féminin

Parmi la programmation du mois d’août, certains films abordent le fantastique du côté de l’onirisme et du poétique, en le faisant émerger des territoires ambigus de la sensualité et du fantasme. C’est le cas en particulier de Valerie and Her Week of Wonders, fleuron de la nouvelle vague du cinéma tchèque, où l’on plonge dans l’univers fantasmatique d’une jeune fille qui vient d’avoir ses premières règles et se retrouve assaillie par ses proches devenus vampires, un évêque lubrique ou des villageois carnavalesques, ce qui l'éloigne du jeune homme qu’elle aime.

Réalisé par Jaromil Jireš, le film est adapté d’une nouvelle de l’écrivain Vítězslav Nezval, écrite dans les années 1930, alors qu’il était une figure de proue du surréalisme tchécoslovaque – et grand ami d’André Breton (plus tard, après le « coup de Prague » en 1948, il se rapprochera du régime communiste et du réalisme socialiste). Lorsque le projet de Valerie est lancé à la fin des années 1960, Jan Němec doit le réaliser, mais il est banni des studios dans le cadre de la répression du Printemps de Prague de 1968. Tourné dans ce contexte autoritaire, le film a une dimension plus subversive encore que le livre. Toutefois, en partie du fait de l’aura de Nezval, il s’agira de l’un derniers films initiés lors du Printemps de Prague à ne pas être complètement censuré. Au scénario, on trouve Ester Krumbachová (l’épouse de Němec), qui est entre autres la coscénariste des fameuses Petites marguerites de Věra Chytilová. Son apport créatif est majeur : elle assure également la direction artistique – foisonnante – du film, avec ses costumes à la portée symbolique et ses décors inspirés par l’Art nouveau. Ajoutons à cela les splendeurs de la photographie vaporeuse de Jan Čuřík et le lyrisme de la musique de Luboš Fišer, et on obtient une étourdissante plongée dans la psyché, tout à fait inclassable – à la croisée du gothique, du folklore, du féérique, du rêve, de l’érotisme et de l’avant-garde.

Tous ces éléments font qu’un étonnant mouvement s’opère dans le film : les séquences proposent des visions ou des situations qui tendent vers le cauchemardesque, mais le poids s’évapore pourtant, face aux images évanescentes d’une Valérie bucolique, ramenant au premier plan sa sérénité et son insouciance. Parce qu’au fond, c’est bien elle qui guide le film et nous y fait entrer, par son voyeurisme, son imagination et sa fantaisie : ainsi rien n’est si grave, à travers les yeux de Valérie, qui pénètre le monde des adultes, certes scabreux et inquiétant, mais aussi grotesque et pathétique. Le voyage initiatique a beau se dérouler au pays de la perversité, il ne sombre donc pas réellement dans l’angoisse ou l’horreur, renouant toujours avec une atmosphère carnavalesque ou enchanteresse, et avec une dissidence impertinente. L’actrice Jaroslava Schallerová contribue beaucoup à ce caractère mouvant et lumineux du film : spontanée tout en étant en pleine maîtrise de ses moyens malgré son très jeune âge, elle fait de Valérie une héroïne à la fois innocente et malicieuse, qui arpente le subconscient avec curiosité et aplomb, dans sa prise de conscience d’elle-même.

L’auteur Vítězslav Nezval a écrit Valerie comme une variation du Alice au pays des merveilles de Lewis Carroll. C’est pourquoi nous proposons, en dialogue avec Valerie and Her Week of Wonders, de voir ou revoir le même soir le Alice de Jan Švankmajer (1988), autre relecture imprégnée d’un onirisme à l’étrangeté inquiétante du livre de Caroll, et autre grand jalon de la cinématographie tchèque. Et au-delà de ces deux exemples du cinéma tchèque, les jeunes filles qui grandissent et se transforment semblent constituer une source inépuisable de visions fantastiques pour le cinéma, ouvrant un univers à la frontière de la fantasmagorie et du fantasme, où l’on peut transcender les peurs et les tabous.

Dans notre cycle d’été, citons la petite princesse Camélia qui, changée subitement en jeune femme, doit affronter le monde des adultes et le pouvoir des hommes dans Un rêve plus long que la nuit de Niki de Saint Phalle; avec cette autre variation d’Alice au pays des merveilles, la cinéaste (qui, victime d’inceste, fut elle aussi une petite fille brutalement tirée de l’enfance), signe un poème baroque résolument joyeux et cathartique. Mentionnons aussi le Peau d’âne de Jacques Demy, conte psychédélique aux chansons entêtantes, qui aborde sur le ton de la féérie la gravité du désir incestueux et l’importance de l’émancipation des jeunes filles – le film a cette caractéristique fascinante qu’il ravira les enfants sans les offusquer, tandis que les adultes recevront différemment ses thèmes. Plus récemment enfin, Lucile Hadžihalilović a exploré elle aussi les affres féminines du passage de l’enfance à la maturité avec Innocence, dont l’intrigue se déroule dans un pensionnat hors du temps, où l’éducation des fillettes prend la forme d’une série de rituels mystérieux. L’onirisme se fait ici oppressant, laissant un malaise sourd suinter derrière les visions champêtres.