ExpositionEntretien avec Karine Savard : d’une couleur

Pour accompagner l’exposition Full Splash! - Le jaune s’affiche, j’ai demandé à plusieurs artistes de partager leurs réflexions au sujet de la couleur jaune. L'affichiste Karine Savard s'est révélée si généreuse dans ses réponses que cela méritait d'en faire un billet de blogue. Son travail, qui a souvent attiré l’attention ces dernières années, a notamment été présenté à La Berlinale en 2024. Même si nous ne montrons qu’une seule affiche de Karine Savard dans le cadre de Full Splash! - Le jaune s’affiche, il m’importait de souligner la portée de sa pratique, qui dépasse le cadre de l’exposition.

Affiche de C.R.A.Z.Y. de Jean-Marc Vallée
Quelle est ta relation personnelle avec la couleur jaune?
J’emploie souvent la couleur jaune dans mes affiches parce que c’est une couleur vive, claire et chaude, qui ressort bien. Je l’ai utilisée à plusieurs reprises, notamment pour le titre et l’arrière-plan de l’affiche du film C.R.A.Z.Y., ou encore comme couleur dominante en arrière-plan pour les films Ensemble, Mon année Salinger, Reinas, etc.
Pour l’affiche du film C.R.A.Z.Y., le jaune me semblait adéquat pour symboliser l’affirmation de soi du personnage principal. C’est aussi la couleur que j’ai utilisée en partie pour le fond, dans le haut de l’affiche, là où sont situées les images des parents: cela permet de faire ressortir les acteurs Michel Côté et Danielle Proulx. C’était important pour la distribution de mettre de l’avant les têtes d’affiche. J’ai donc trouvé une façon de les intégrer comme s’ils brillaient au-dessus de leur descendance, afin de marquer le lien entre les générations.
Que penses-tu de son utilisation dans le design d’affiches?
Les tons de jaune, l’orangé et le rouge sont des couleurs qui ressortent beaucoup et qui fonctionnent donc bien pour les affiches, parce qu’elles permettent d’attirer l’attention de loin dans l’espace public. Je pense par exemple à une affiche, dont j’ai une copie, du film The Shining de Stanley Kubrick, conçue par le designer Saul Bass. Au travers de la première lettre du titre, qui occupe le centre du cadre, on peut voir un visage effrayant dessiné en noir. Comme le visuel est très épuré, le jaune permet d’ajouter un autre niveau de lecture en signifiant la folie du personnage. En même temps, cette couleur claire permet de faire ressortir le dessin et le titre.

Affiche de The Shining de Stanley Kubrick
Pourrais-tu nous parler de la conception de l’affiche du film Sashinka, présentée dans l’exposition?
Le film Sashinka de Kristina Wagenbauer porte sur la relation conflictuelle entre une jeune femme et sa mère excentrique qui refait surface un jour dans sa vie. La couleur jaune m’a servie à mettre à l’avant-plan la couleur blonde de leurs chevelures à toutes les deux.

Affiche de Sashinka de Kristina Wagenbauer
En même temps, j’ai voulu me dissocier du stéréotype de la blonde fatale que le cinéma a souvent répété. L’autrice féministe Martine Delvaux a nommé « filles en série » les clichés féminins qui sont mécaniquement répétés dans notre société, en rappelant que, si elles sont le symbole des idéaux patriarcaux, elles ont aussi un potentiel de résistance, à cause de leur nombre. À l’intérieur de chaque femme se trouve une série, une famille, une armée. Martine Delvaux pense ainsi la filiation féminine comme un lieu potentiel pour réinventer le féminin collectivement.
Pour l’affiche du film Sashinka, j’ai utilisé un traitement graphique qui reprend la sérigraphie. Cette esthétique peut faire penser aux images de l’artiste du pop art américain Andy Warhol, par exemple ses Marilyn Monroe, où la blonde fatale et hypersexualisée est montrée comme une marque de commerce, un produit de consommation de masse, une fille sérialisée…
En désaturant l’image et en la traitant en haut contraste, j’ai fait ressortir la silhouette des deux femmes qui sont dos à dos, mais qui se rejoignent dans le bas de l’affiche à partir de leur chevelure. L’aplat jaune vif qui remplit le cadre de l’affiche permet non seulement d’évoquer la couleur de leurs cheveux blonds, mais surtout de faire ressortir l’importance de leur relation. Dans le film, c’est en acceptant peu à peu sa mère, elle-même en manque d’amour, que la jeune femme apprend à s’accepter elle-même.
Karine Savard est artiste et designer graphique depuis plus de vingt ans. Elle a conçu un corpus important d’affiches de films québécois et internationaux, dont celles de C.R.A.Z.Y., Incendies, Viking, La vie d’Adèle et plus récemment, Festin boréal, Comme le feu, Bedrock, etc.
Image d'en-tête: Karine Savard en présentation durant une visite de l’exposition The Big Screen. Films posters of all times, Kunstbibliothek, Staaliche Museum, Berlin (2024). Photo : Catarina Sampaio.
Marie-Douce St-Jacques est responsable des expositions et commissaire des performances à la Cinémathèque québécoise.




