Du Jeudi 24 Septembre 2015 au Vendredi 30 Octobre 2015

La Roumanie vue par ses films

Comme le titre l’indique, j’ai sélectionné les treize films qui font partie de ce cycle dans la perspective de ce qu’ils donnent à voir de la Roumanie vingt-cinq ans après la chute du régime communiste ou, mieux dit, après la chute du régime de Nicolae Ceauşescu. Cette précision me semble nécessaire puisque, tout en adhérant aux mêmes doctrines politiques, les pays du pacte de Varsovie ne les appliquèrent pas tous selon les mêmes modalités et, en conséquence, l’effondrement des régimes communistes ne se produisit pas partout de la même façon.

En Pologne, il suivit la victoire de Solidarność, en Hongrie, l’ouverture des frontières. En Allemagne, on assista à la chute du mur de Berlin. En Roumanie, il prit la forme spectaculaire d’une « révolution » dont les péripéties furent diffusées par toutes les télévisions de l’Occident et du monde.

L’expression la plus troublante de cette révolution fut la mise en scène, à Timişoara, d’un charnier dans lequel auraient été enfouiesles dépouilles des victimes du régime répressif de Ceauşescu, alors qu’il ne s’agissait en fait que de cadavres « ordinaires » empruntés à la morgue. Les évènements de Timişoara préparaient ce qui, à première vue, apparut comme un mouvement de protestation spontané, une perturbation, toujours inexpliquée, qui se produisit, le 21 décembre, dans la foule, organisée et assemblée sur commande, au cœur même de Bucarest, devant le siège du comité central, sur la place de l’ancien palais royal, pour écouter et, surtout, pour applaudir le traditionnel discours de fin d’année de Ceauşescu. La suite – les huées, la fuite, l’arrestation, le jugement sommaire puis l’exécution – bien réelle – du couple Ceauşescu le jour de Noël 1989 - allait faire appeler ici révolution ce qui, ailleurs prenait le nom d’effondrement, de chute, de réunification (Allemagne) ou de normalisation (Tchécoslovaquie)… et la Place du Palais (Piaţa Palatului, puis, officiellement Piața Gheorghe Gheorghiu Dej, du nom du prédécesseur de Ceausescu) où se sont déroulés les évènements du 21 décembre et où s’élève de nouveau la statue équestre de Carol I, premier roi de Roumanie (1881-1914), a été rebaptisée Place de la Révolution (Piaţa Revoluţiei).

 

Ainsi commence le passage d’une économie dirigée à une économie de marché, de la dictature du prolétariat à la démocratie libérale. Donc, privatisation des entreprises d’État et une très importante réduction de la participation de l’État dans le domaine de la santé, de l’éducation et de la culture, doublée d’un démantèlement presque total de la fonction publique, dont toute la population en âge de travailler faisait forcément partie, en l’absence de libre entreprise. Cette période de transition, d’apprentissage du capitalisme et de son application, dans sa version la plus dure et la plus sauvage, provoqua non seulement un chaos colossal qui donna lieu à des formes de banditisme et de pillage inconnues depuis les tristement célèbres faits et gestes des barons voleurs de la fin du XIXe siècle aux États-Unis, mais engendra aussi une grande misère économique et une immense confusion morale, ses inéluctables corolaires.

The Conjugal Bed (Patul conjugal) (1993), réalisé peu après la disparition de celui que les Roumains appellent ironiquement « le défunt » (răposatul) sans plus de précision, est l’exemple le plus frappant des films qui figurent le moment même de la transition. Poussé au paroxysme, son récit débridé met en scène, avec humour, un univers grotesque et survolté où règne une atmosphère onirique. S’appuyant sur un style filmique qui combine un cinéma dit « d’images » avec des procédés modernistes (effets de distanciation, disjonction de l’image et du son, usage de cartons et de citations), il est à la charnière de l’ancien cinéma classique, grandiloquent, héroïsant et moralisateur, et d’un cinéma nouveau qui s’abreuve, dans la plupart des cas, à une tout autre source, ce qui donne lieu à des œuvres qui sont pour ainsi dire des fictions « documentaires ».

Réalisés par des cinéastes nés entre la deuxième partie des années 1960 et la deuxième partie des années 1970, tous les films que nous présentons décrivent, avec peu de personnages, des situations banales qui ont pour cadre la vie de tous les jours et dont les protagonistes sont des gens ordinaires qui s'expriment dans la langue que l’on entend dans la rue, jurons compris.

Hormis Furia, Filantropica et Médaille d’honneur qui, à des degrés divers, restent attachésà un langage cinématographique plus traditionnel et à une narration qui ne recule pas devant les excès, les autres films de la sélection mettent en œuvre une esthétique épurée. Ainsi, la mise en images ne fait aucune concession à des éléments « décoratifs » ou à des effets visant à éveiller chez le spectateur des sentiments que ne provoquerait pas la simple contemplation de la situation décrite ou l’expressivité du langage cinématographique (plans longs, fixes ou en mouvement, éclairage naturel, montage aux coupes franches). Et les récits, animés par des dialogues pétillants et brillamment construits, respectent la même rigueur pour livrer des descriptions-témoignages sans céder à la tentation de forcer la note ou de déroger du « commun ».

Le dépouillement qui résulte de cette rigueur et le fruit de l’heureuse union du manque de moyens et d’un parti pris esthétique diamétralement opposé au langage cinématographique d’antan (nombreux personnages et figurants, grands mouvements d’appareil, musique et raccords divers) dont le but était d’aspirer le spectateur dans l’univers du récit afin qu’il participe aux péripéties des héros et héroïnes et en sorte ému, édifié, réconforté ou revigoré.

En outre, par opposition au réalisme socialiste ou au réalisme tout court, la source des récits des nouveaux films roumains est l’individu, plutôt que la société. Ainsi, les drames existentiels l’emportent sur les questions sociales, imprimant aux récits un mouvement qui va du particulier au général et non le contraire.

Enfin, cet attachement à la réalité telle qu’elle est, cette volonté de se mettre à l’écoute des gens et de rendre la réalité « réelle » de la manière la plus simple et la plus directe, traduit un désir de vérité trop longtemps frustré par un régime qui ne supportait aucune critique, qui voulait faire croire aux gouvernés qu’ils vivaient protégés dans un havre d’égalité, de justice, d’abondance et de joie, alors qu’ils étaient muselés, enfermés et soumis à des pratiques socioculturelles antérieures à l’État de droit, tout en se faisant, progressivement, imposer des pénuries sans nombreà cause de mesures d’austérité d’une sévérité impensable. 

Outre l’exploration de thèmes conjoncturels comme le rapport entre passé et présent (avant et après 1989) et les diverses magouilles auxquelles on recourt pour survivre quand, aux pénuries imposées, succède un manque de moyens pour acquérir ce qu’offre le marché, cette soif de vérité jette un éclairage critique sur les rapports entre parents et enfants, entre hommes et femmes ainsi que sur les relations d’autorité.

En d’autres termes, les films roumains que nous présentons explorent des thèmes que le cinéma bâtisseur du socialisme a tus ou traités de manière idyllique, moralisatrice ou paternaliste dans le but d’exposer comment les choses devraient être. Le cinéma actuel montre les choses comme elles sont et il le fait sans pathos, ce qui rend les univers qu’il dépeint encore plus âpres et violents et les situations qu’il met en scène encore plus tristes et plus brutales.

Monica Haim

Je tiens à remercier Alina Salcudeanu, Chagée des relations avec l’étranger du Centre National de la Cinématographie de la Roumanie, pour l’indéfectible soutien qu’elle a accordé à ce projet et pour tous les efforts qu’elle a consentis afin qu’il se réalise.

Pour plus de détails sur cette programmation, nous vous invitons aussi à lire cet article de Gérard Grugeau et cet entretien avec la programmatrice du cycle.

À lire également, le repère bibliographique sur le cinéma roumain.

 

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