ProgramMikio Naruse, filmer les ombres

Une tournée organisée par la Japan Foundation nous offre l’occasion de redécouvrir en 35mm six magnifiques films de la période tardive de l’œuvre de Mikio Naruse. Auteur très prolifique, celui-ci a signé près de 90 films des années 1930 aux années 1960. Redécouvert sur le tard en Occident, il est aujourd’hui considéré comme l’un des grands noms du second âge d’or du cinéma japonais. Réalisés pendant cette période faste des années 1950 et 1960, ces films témoignent de l’œil du cinéaste dans un Japon en mutation, de sa sensibilité pour les personnages féminins et d’une maîtrise formelle au sommet de sa maturité.

Ces films appartiennent à ce qu’on appelle le shoshimin-eiga, le cinéma des gens ordinaires. Dans le cas de Naruse, ils s’ancrent dans un quotidien banal souvent pour mettre en scène des femmes aux prises avec des carcans sociaux ou psychologiques qui les enferment et les condamnent. La première séquence de Repast frappe ainsi par le ton étonnamment direct avec lequel est abordé la condition féminine en 1951 : accompagnant les gestes répétitifs de la préparation du repas, Michiyo, jeune épouse déçue, se désole pour elle-même, en voix off, de ces tâches domestiques qui dévorent la vie des femmes. Tout le film témoigne de la façon propre à Naruse de mettre en scène les relations humaines : touche par touche, captant les détails révélateurs de scènes apparemment anodines, qu’il s’agisse de mettre l’accent sur certains objets domestiques ou de souligner un regard fuyant ou un silence, il bâtit une tension entre les êtres, où affleurent les émois qui les tourmentent. Son cinéma allie ainsi une étonnante retenue et une montée en puissance mélodramatique.
Dans son titre même, When a Woman Ascends the Stairs (1960) revendique cette façon de conférer une charge émotionnelle aux éléments de la vie de tous les jours, ce qui est l’un des plus beaux traits du cinéma de Naruse. L’escalier devient un motif puissant, symbolisant à la fois l’accablement de l’hôtesse de bar qui monte voir ses clients et son désir d’ascension sociale. Dans leur répétition même, les plans sur les pieds de Keiko montant l’escalier se teintent ainsi d’un fatalisme de plus en plus profond au fur et à mesure que le film avance. Keiko (magnifiquement interprétée par Takamine Hideko, actrice fétiche du cinéaste), est l’un des exemples tragiques de la quête d’indépendance douloureuse des femmes dans le cinéma de Naruse. Forcée de choisir entre le projet d’une carrière décente et l’envie d’une vie amoureuse et familiale, Keiko envisage au cours du film différents possibles (l’achat d’un commerce, un mariage de raison, une histoire d’amour…) avant de voir chaque porte se refermer, ne lui laissant comme chemin d’avenir que l’escalier. Naruse élargit le récit avant de le refermer comme un étau : sa manière de filmer la prise de conscience de l'échec est représentative de la dramatisation sourde et sans coups d’éclat de son cinéma.


Yearning (1964) frappe également dans sa façon d’amener la tragédie à pas feutrés, faisant d’une succession de moments de tension entre deux êtres le pavement vers un grand rendez-vous manqué de l’existence. Le film fait le portrait d’une veuve indépendante qui refuse de se remarier malgré les pressions de la famille de son défunt mari. Lorsque le jeune frère de celui-ci, qu’elle affectionne, lui avoue son amour, son univers bascule. Naruse capte ce trouble grandissant – le titre original du film, Midareru, signifie littéralement « troublée » – en filmant la façon dont les gestes routiniers ont désormais un tout autre sens : les allées de l’épicerie familiale deviennent le théâtre d’un chassé-croisé, où la familiarité cède la place à l’évitement et à l’étrangeté. Un peu plus tard, en symétrie, c’est au contraire un rapprochement irrépressible qui s’opère de plan en plan, de siège en siège, dans un wagon de train. Naruse confère ainsi au ballet des corps une dimension presque joueuse, qui rend d’autant plus déchirante l’impossibilité de leur union. L’enfermement de Reiko dans l’idée sacrificielle qu’elle se fait de la vertu et de la fidélité à son mari disparu va de pair avec une volonté de résistance plus large : son beau-frère veut transformer l’épicerie en supermarché, cédant à la déferlante de la société de consommation et du profit capitaliste qui fragilise les femmes, alors même qu’elles cherchent à tâtons les repères de leur émancipation.
Les femmes chez Naruse sont ainsi ballottées, entre leurs principes inflexibles et leur désir, entre le rôle qui leur est assigné et leurs aspirations intimes, entre les schémas traditionnels et le vent de la nouveauté, entre le poids du passé et l’incertitude de l’avenir. Le tout dernier film du cinéaste, Scattered Clouds (1967), porte cette démarche à son paroxysme et à sa plus parfaite épuration. Relatant l’histoire d’une femme qui réapprend à sourire grâce à l’homme qui a tué par accident son époux, ce seul film en couleurs de Naruse est à la fois l’un de ses plus lumineux et l’un de ses plus mélancoliques, tendresse et tristesse s’y alimentant l’une l’autre dans une spirale sans issue. En s’attachant aux tourments insolubles de ses personnages féminins et à la dignité avec laquelle elles les affrontent, et ce peu importe ce qu’on pense de leurs choix, le cinéma de Naruse se construit en creux. Porté par ses ellipses et l’économie de ses effets, habité de silences plus parlants que n’importe quel dialogue, il nous raconte ce qui n’aura jamais lieu – les vies impossibles, les moments perdus et les occasions manquées, il nous montre ce qu’on ne voit pas – les sentiments inavoués, les dilemmes invisibles et les décisions irréversibles. Ce cinéma amoncelle les petits riens qui mènent aux grands vides. En cela, il entre tout à fait dans l’idée profondément japonaise du beau telle que la décrit l’écrivain Junichirô Tanizaki : « nous autres Orientaux, nous créons de la beauté en faisant naître des ombres dans des endroits par eux-mêmes insignifiants ».

Image d'en-tête: Yearning (1964)
Pour approfondir à la médiathèque :
Russell, Catherine - The cinema of Naruse Mikio: women and Japanese modernity, 2008 - PN 1998 A3N3 R8
Narboni, Jean - Mikio Naruse: les temps incertains, 2006 - PN1998 A3N3N3
Bock, Audie E. - Mikio Naruse, un maître du cinéma japonais : introduction à l'oeuvre et filmographie commentée, 1983 - PN 1998 A3N3 B6
Blouin, Claude R. - Via Kobayashi (passage sur l'œuvre de Mikio Naruse: pp. 44-50), 1982, - PN 1998 A3K62 B5










