ProgramVittorio Gassman, coupable et innocent


S’il a endossé au cours de sa carrière des rôles d’une grande diversité, Vittorio Gassman a particulièrement brillé dans son incarnation outrancière d’une masculinité italienne reflétant les travers et faiblesses d’une société à la croisée des chemins et en perte de repères. Et si sa filmographie est pléthorique, sa collaboration fructueuse avec Dino Risi en demeure la pierre angulaire, terrain de jeu sur mesure pour l’acteur, qui était avant tout un homme de scène et se méfiait du réalisme au cinéma.
Risi a su saisir chez Gassman sa capacité à composer des personnages à deux faces, caricaturaux et complexes, ridicules et séduisants, coupables et innocents. En 1962, le premier grand rôle que le cinéaste lui offre, et qui demeure l’un de ses plus célèbres, en est l’exemple : le personnage du Fanfaron qu’interprète Gassman est à la fois entraînant et insupportable, insouciant et dangereux. Il agit comme révélateur aussi bien que comme détonateur : tout en voulant ouvrir les yeux et les sens d’un jeune camarade naïf, il le dépouille trop vite de ses illusions et principes, le précipitant au bord du gouffre.
Se réclamant d’un hédonisme total, ce personnage a quelque chose d’autodestructeur et déboussolé en phase avec son époque : l’Italie du boom économique, où les changements sont trop brusques pour ne pas créer de fractures, où le développement et le progrès prennent des airs de fuite en avant, où la réussite devient une obsession funeste. Sans même parler de ses métamorphoses dans le film à sketches Les monstres (1963), Gassman a su rendre plusieurs états de l’Italien de son temps, du baratineur au désabusé en passant par le cynique, reflétant à travers eux différentes situations sociales. De rôle en rôle, ou parfois au sein d’un même film, il a aussi capté quelque chose de son évolution, révélant derrière un histrionisme viril l’angoisse d’arriver socialement, puis celle de ne pas disparaître, dépassé par un monde qui rebat sans cesse les cartes de la supériorité.


Le film d’ouverture de notre cycle, Au nom du peuple italien (1971), est peut-être l’un des plus cruels de Risi sur cette Italie en mutation, où les illusions se dissipent avec la fin des années 1960. Dans cette fable désenchantée, sur fond d’immeubles en construction et de corruption, de loisirs effrénés et d’inégalités inédites, Gassman joue un homme d’affaires véreux soupçonné d’assassinat et traqué par un juge droit dans ses bottes. Insolent, condescendant, extravagant, il est par nature coupable, du fait de sa mentalité, quand bien même il est innocent du meurtre. Et en même temps, parfaitement dans son bon droit en ce qu’il « joue le jeu » d’un monde qui valorise ce qu’il est, il ne peut que pousser au crime les innocents, réveillant l’envie, l’amertume et le désir de transgresser les règles.
Plus tard, Gassman brille par son jeu à double fond dans Parfum de femme (1974), en incarnant un ancien capitaine aveugle et aigri qui, par peur de susciter la pitié, se rend volontairement haïssable. L’acteur se forge un masque, tantôt affichant des grimaces excessives dignes du théâtre antique, tantôt figé dans un rictus moqueur ou méprisant, pour mieux dévoiler, derrière le virilisme agressif, un homme seul et effondré, qui tente de se convaincre lui-même qu’il est encore le plus fort. Dans une quasi mise en abyme du travail d’acteur, Gassman tombe par moments le masque et laisse percer la fragilité et la détresse du capitaine. La performance témoigne de sa capacité à insuffler complexité et humanité à des rôles ingrats, pour mieux déconstruire les préjugés qui faussent les rapports sociaux et les carapaces que s’inventent les individus pour y faire face.


À mesure que progressent les décennies, tout en conservant sa truculence et son jeu emphatique, Gassman personnifiera à différentes reprises le désenchantement ambiant, à travers des personnages d’hommes mûrs dont le succès matériel se double d’échecs intimes (comme le père bourgeois trahi par son fils révolté dans Cher Papa de Risi), ou de regrets évanescents (dans la veine plus mélancolique du cinéma d’Ettore Scola).
Cette virtuosité de l'acteur dans les rôles à double tranchant met face à un petit paradoxe quand vient le temps de présenter ses films : sorties de leur contexte, certaines images peuvent sembler un peu « datées » (du fait des postiches baroques, mimiques grotesques et poses arrogantes qu’il arbore), alors que la portée critique des rôles dont elles sont tirées n’a pourtant rien perdu de sa force – bien au contraire. Car ces individus, joués par Gassman avec un mélange magistral d’ironie et de tragédie, continuent d’arpenter notre monde et d’interroger le regard que l’on porte sur eux.















