Du Mercredi 22 Avril 2015 au Dimanche 10 Mai 2015

L'expé d'un ex-pays : le cinéma d'avant-garde en ex-Yougoslavie (1950-1980)

Les films d'avant-garde de l'ex-Yougoslavie ont été particulièrement ignorés au fil des ans en Amérique du Nord. Il est vrai qu'une poignée de réalisateurs s'est tout de même imposée auprès des spécialistes et cinéphiles - pensons surtout à Dušan Makavejev, de même qu'à Karpo Godina et à Želimir Žilnik, qui ont fait quelques vagues. Or, ces nombreux artistes que nous vous présenterons au fil de ces projections sont la pointe d'un iceberg, représentant un mouvement expérimental d'une richesse extraordinaire, inventif, et d'un engagement politique sans compromis.

Afin de donner une visibilité à ces oeuvres en Amérique du Nord, et pour souligner les efforts d'organisations et d'institutions qui travaillent d'arrache-pied à préserver le patrimoine de l'avant-garde cinématographique en ex-Yougoslavie, nous avons invité la Cinémathèque slovène, la Croatian Film Association et l'Academic Film Center, Belgrade, à proposer des films de leurs collections. Bien que ces quatre programmes soient le résultat d'une sélection très serrée et qu'ils ne représentent qu'une infime partie des productions nationales, les films que vous pourrez voir transformeront à coup sûr votre conception du cinéma expérimental du XXe siècle.

Nos remerciements à Jurij Meden (Cinémathèque slovène et George Eastman House), Diane Nenadić (Croatian Film Association) et Miodrag Miša Milošević (Academic Film Center, Student City Cultural Center, Belgrade).

La République socialiste de Slovénie présente : Films expérimentaux 8 mm de Karpo Godina et de Davorin Marc


Fear in the City (1181 Days Later or Smell of Rate) [Paura in cita (1181 dni pozneje ali Vonj po podganah)] réal. : Davorin Marc, Slovénie, 1984, 21 min, 35 mm, SD

Sans doute le réalisateur et directeur photo slovène le plus célèbre à l’international, Karpo Godina commence sa carrière au milieu des années 1960 en enchaînant rapidement des courts métrages expérimentaux sur pellicule 8 mm conçus pour mettre en cause tout ce que le cinéaste apprenait alors à l’école nationale de cinéma. Divjad, Pes et Anno Passato, qui forment une brève partie de cette suite de films, sont avant tout des exercices de mouvements : mouvements continus du regard, mouvements continus s'offrant au regard, mouvements allant dans toute sorte de directions connues et inconnues, attachés ensemble par un montage aléatoire et des bribes de récits lubriques. Rétrospectivement, il apparait qu’il était nécessaire pour Godina de traverser cette période quelque peu naïve, romantique et effrénée afin de parvenir à ce qu’on lui reconnait aujourd’hui : faire émerger une action (politique) et une dynamique à partir d’images méticuleusement cadrées et parfaitement statiques (voir, par exemple, Gratinirani mozak Pupilije Ferkeverk). Apparaissant une décennie après le hippie Godina, le post-punk Davorin Marc est un artiste sur lequel plusieurs recherches restent à faire. D’une discrétion notoire, ayant tourné plus de 150 film sur pellicule super-8 et 16 mm, il se dit modestement l’auteur de « petits films », point final, un euphémisme porté ici à son extrême.

La Cinémathèque slovène a commencé ses activités en 1994. Elle a été officiellement reconnue par le gouvernement de Slovénie en 1996 et devint membre de la FIAF (Fédération internationale des archives du film) en 2012. Elle est avant tout un musée du film, s’employant à susciter des réflexions nombreuses sur le cinéma au-delà des considérations commerciales. La Cinémathèque slovène considère le cinéma comme un medium, une trace (historique), un art, une culture (pas nécessairement populaire), un outil d’expression. Elle oeuvre à la programmation de films, à la préservation, à l’édition, à la recherche et à l’éducation. En 2009, elle entreprit de bâtir une collection spéciale vouée au cinéma d’avant-garde de cette région, un corpus ayant presque toujours été négligé.

La République socialiste de Croatie présente : l'avant-garde croate des années 1960


I'm Mad réal. : Ivan Martinac, Croatie, 1967, 7 min, 35 mm, SD

Les cinéastes composant ce programme sont les membres les plus importants de la dynamique scène expérimentale croate des années 1960 (sans compter les Mihovil Pansini, Ante Verzotti et quelques autres). Tous étaient membres de ciné-clubs amateurs qui se formaient dans les plus grandes villes de la Yougoslavie. Les œuvres de ces artistes bénéficiant d’une réelle renommée étaient sélectionnées au GEFF (Genre Film Festival) de Zagreb, le plus important rendez-vous pour les chercheurs et cinéastes indépendants en Yougoslavie. Ils collaboraient parfois ensemble (Peter et Totovac ont coréalisé quelques-uns de leurs premiers films, Gotovas est apparu dans des films de Martinac et Zafranović, et Zafranović était l’acteur préféré de Martinac), mais, malgré leurs liens, leurs approches respectives de l’expérimentation cinématographique différaient grandement. Ainsi, les premiers films de Petek étaient une sorte de prototype du soi-disant « anti-film », un concept marquant lancé par les expérimentateurs zagrébois des années 1960, qui s’est d’ailleurs imposé lors de la première édition du GEFF. Les films de Gotovac annonçaient le mouvement du film structurel, tandis que Martinac empruntait une orientation poético-méditative qui a fait la renommée du Split Film Circle, dont faisait aussi partie Zafranović, plus porté vers la fiction et la protonarration. Leur travail tant amateur que professionnel était en lien avec la Croatian Film Association. Les archives de celles-ci, fondées en 1974, conserve les courts métrages amateurs et distribue les œuvres professionnelles produites par le Filmski autorski studio.

Le mouvement du film expérimental en Serbie


Antonio's Broken Mirror (Antonijevo razbijeno ogledalo) réal. : Dušan Makavejev, Serbie, 1957, 11 min, num, SD

En lien avec la mise sur pied de ciné-clubs en Yougoslavie après la Seconde Guerre mondiale, les cinéastes expérimentaux (et professionnels par la suite) de la Serbie des années 1950 et du début des années 1960 – dont Dušan Makavejev, Živolin Pavlović, Vojislav Kokan Rakonjac et Želimir Žilnik – créent des films faisant usage d’expérimentations narratives afin d’interroger l’essence du système socialiste. Faits dans les années 1960, leurs films professionnels montrent un profond engagement social et politique qui ébranle la société socialiste d’alors. Ils s’inscrivent dans un mouvement yougoslave auquel le nom « Black Wave » (Cinéma noir) est donné.

Sa rencontre avec Petar Arandjelović lors du GEFF (Genre Film Festival) amène Tomislav Gotovac à se déplacer à Belgrade. Arandjelović et lui y tournent la fameuse trilogie structurelle cinématographique - Straight Line (Stevens-Duke), Blue Rider (Godard-Aart) et Circle (Jutkević-Count) - qui transformera complètement la perception et la compréhension du film expérimental. Les films les plus répandus dans les années 1960 et 1970 à Belgrade sont ceux qui apparaissent comme des moyens d’expression et ceux où la structure occupe une place dominante. Issus de cercles d'artistes, des auteurs comme Zoran Popović, Slobodan Šijan et Ljubomir Šimunić commencent à organiser dans leurs propres résidences des projections privées de leurs films explorant diverses structures visuelles. Vjekoslav Nakić, Nikola Djuri et Radoslav Vladi font des films ayant des structures et des atmosphères « pures » qui prolifèrent pendant un certain temps dans les festivals de films expérimentaux en Yougoslavie. Ivan Obrenov et Bojan Jovanović, par l’entremise du style post-moderniste qui prédomine dans leurs œuvres, continuent de lancer des questions (dans l’esprit de la Black Wave) sur les révolutions inachevées et le néo-colonialisme. Au début des années 1980, Miroslav Bata Petrovic, qui réalise Pure Film, Memento of Geff, s’intéresse aux résultats d’une approche cinématographique matérialiste.

ACADEMIC FILM CENTER, STUDENT CITY CULTURAL CENTER, BELGRADE
L’Academic Cine Club a été fondé en 1958. Il existe sous le nom The Academic Film Center depuis 1978 et est logé dans le Centre culturel de la cite étudiante de Belgrade. Grâce à ses archives du film alternatif, il préserve et diffuse des films significatifs de l’histoire du cinéma expérimental en Serbie.

Les films des deux programmes serbes seront projetés sur support numérique étant donné la fragilité et la rareté des copies.