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Table of contents
Introduction
By André Pâquet
June 2015
« Le troisième cinéma, c’est pour nous celui qui reconnaît dans la lutte anti-impérialiste des peuples du Tiers-Monde et de leurs équivalents dans les métropoles, la plus gigantesque manifestation culturelle, scientifique et artistique de notre époque, […] la décolonisation de la culture ».
Fernando E. Solanas et Octavio Getino (« Hacia un Tercer Cine », 1969)

Avec le recul des ans, je réalise, et dois avouer aujourd’hui, à quel point cette aventure comportait chez moi une large part de naïveté. J’avais alors la trentaine et mon idée découlait d’un vague projet mené au gré du temps, mais à l’écoute de la rumeur et des bouleversements qui touchaient alors le cinéma. Ceci dit, je crois avoir été, hier comme aujourd’hui, quelqu’un d’intuitif, et de curieux. Le cinéma, qu’il m’avait été donné de voir au cours de mes années fondatrices, soit entre le milieu des années 1950 et jusqu’à ce que je débarque comme employé à la Cinémathèque québécoise en 1966, me laissait néanmoins sur ma faim. Si j’étais fasciné par l’appareil, le langage, et l’attrait des films hollywoodiens, je décelais néanmoins dans ce cinéma que j’aimais et qui nous avait tous formés une certaine lourdeur technique, formelle et surtout économique, qui en limitait les possibilités créatrices.

Puis arrivèrent les nouvelles vagues européennes, un certain cinéma indépendant américain, suivi de l’émergence de ce que nous nommions « cinématographies nationales ». En premier lieu la nôtre, qui avait fait sa marque grâce aux échos que nos premiers films ont eu au Festival de Cannes, dans Les Cahiers du Cinéma, Positif, Les Lettres Françaises ou dans le journal Le Monde, sous la plume des Louis Marcorelles et autres. En Europe, il y eut la Suisse avec les Tanner, Soutter et compagnie; la Belgique, la Hollande, sans oublier les cinématographies du nord (en Suède et au Danemark principalement), déjà bien installées et dont les modèles d’organisation nous avaient inspirés. Ailleurs, nées des mouvements de libération dans le « Tiers-Monde », apparaissaient les images d’autres réalités qui à leur tour commandaient un autre cinéma ! Expériences toutes plus ou moins portées ou annoncées par la vague de fond de la contestation et des questionnements politiques de ces années-là. Chez nous, la création de l’Association professionnelle des cinéastes sous forme de « front élargi », regroupant tout ce qui bougeait dans le cinéma, la publication de plusieurs textes fondateurs dans les revues Parti Pris, Liberté, ou dans Objectif, sont autant de phénomènes qui, pour ma génération, se sont avérés une formidable école de vie, de conscientisation sociale et culturelle et qui, par voie de conséquence, appelaient à leur tour un cinéma autre ! Puis vint 1968 et les retombées de ce mouvement planétaire.

C’est donc avec ce bagage que je débarque en Europe fin 1970 et que j’entreprends une recherche guidée par l’intuition qu’un vaste mouvement se dessinait, qui allait être le creuset d’une possible transformation fondamentale de l’outil cinématographique et ce, tant sur le plan formel, culturel, politique qu’économique. Ces trois années de recherches, du nord au sud de l’Europe, et la fréquentation de plusieurs événements consacrés à ce renouveau, m’ont alors révélé une nécessité de travailler plus ou moins en concertation avec ceux qui, ailleurs, vivaient des questionnements fondamentaux face à l’appareil, au rôle et à la façon dont fonctionnait le cinéma. Partout donc, cinéastes, diffuseurs, et certains mouvements politiques cherchaient les mesures à prendre afin d’assurer l’accessibilité de tous les citoyens à un autre cinéma.

L’objectif et l’idée de base de ces Rencontres étaient quant à moi guidés par un certain idéal, plus rassembleur qu’idéologique. Dans les petits pays producteurs, comme le nôtre, une institutionnalisation industrielle, guidée par des intérêts financiers, allait s’accentuant depuis quelques années et semblait vouloir imposer une pratique à l’opposé de nos aspirations cinématographiques fondamentales. En cela nous rejoignions celles de plusieurs pays qui étaient alors donnés en exemple (bien que dans des contextes politiques très différents), mais qui offraient néanmoins des pistes de collaboration multilatérales possibles. Les divisions idéologiques, parfois très grandes, qui ont coloré cette période, me paraissaient pouvoir être mises de côté devant la perspective de changement fondamental que chacune de ces différentes expériences représentait. J’ai été alors mis en présence de tous les ingrédients qui composaient la « marmite » politique de l’époque : progressistes européens de diverses tendances, marxistes, léninistes, maoïstes, tiers-mondistes; exilés politiques et révolutionnaires venus des pays du Sud, tous cinéastes, mais mus par une profonde volonté de changement.

Paru dès 1965, le manifeste de Glauber Rocha (« Esthétique de la faim ») fut suivi de celui de Solanas et Getino (« Vers un troisième cinéma ») et du brulôt de Julio Garcia Espinoza (« Pour un cinéma imparfait »). Ces trois textes (que l'on retrouve dans la section « Genèse des rencontres » de ce site) eurent alors une influence planétaire. À cela s’ajoutent les expériences autonomistes ou autogérées des regroupements européens (par exemple Slon-Iskra en France, rejoint par Chris Marker; FilmCentrum en Suède, ou Other Cinema en Grande-Bretagne; ou encore ceux des années contestataires, aux États-Unis particulièrement, comme Tricontinental Film Center et Third-World Newsreel, basés à New York et en Californie). Autant d’expériences novatrices qui me semblaient pouvoir et devoir faire front commun face à la domination hollywoodienne et à son modèle thématique, formel, et économique. Mon principal objectif était donc de mettre en présence et, idéalement, sur un pied d’égalité, ces différentes approches et expériences.

Le défi était de taille. Plus de 250 participants, venus de trois continents et de plus de 25 pays, se sont retrouvés à Montréal entre le 2 et le 8 juin 1974 pour ces Rencontres. Je crois bien que des représentants de presque toutes les tendances, aux expériences et pratiques diverses, étaient réunis pour l’occasion dans la salle de la bibliothèque Saint-Sulpice, rue Saint-Denis. L’éventail allait d’expériences vécues dans le cadre de situations tant pré que post-révolutionnaires. D’autres s’exerçaient dans le cadre de démocraties occidentales en quête de changements démocratiques. Vaste programme ! Disons ici que Montréal prenait alors le relais de réunions similaires ou apparentées, qui avaient eu lieu à Poretta Terme (Italie, 1971); lors des éditions de la Mostra Internazionale del Nuovo Cinema de Pesaro (Italie, 1970-71-72); à Vina del Mar (Chili, avant 1973); à Alger (Algérie, 1972 et 1973) et à Buenos Aires (Argentine, mai 1974).

Ai-je réussi ? Aujourd’hui je peux dire que oui. Malgré le fait que certains débats furent mobilisés par des questions idéologiques tant sur plan formel que politique, l’événement aura au moins permis une réelle prise de contact et l’amorce d'un dialogue entre des individus dont les expériences, les idées et les théories étaient issues de réalités diverses mais dont le but commun était le changement.

On peut dire aujourd’hui que sur une période d’une dizaine d’années, dans la foulée de cet événement, d’autres réunions du genre prirent le relai jusqu’à la fin des années 1970. Suite aux Rencontres de Montréal, d’autres eurent lieu à Caracas (1974) et à Merida (1976 et 1977), au Venezuela, ainsi qu'en Europe, en particulier à Lisbonne (1976), Stockholm (1976), Utrecht et Rennes (1979). Puis il y eut la création du Festival Internacional del Nuevo Cine Latinoamericano de La Havane en 1978 (qui prenait alors la succession du festival de Vina del Mar au Chili, stoppé par le coup d’État de 1973). Il convient aussi de mentionner les rencontres qui ont eu lieu en Afrique, que ce soit dans le cadre des Journées cinématographiques de Carthage (entre 1974 et 1978), la réunion de Maputo (1977), ou celles qui se sont tenues informellement dans le cadre du FESPACO de Ouagadougou entre 1976 et 1980. Je m’en voudrais aujourd’hui de ne pas souligner également le fait que l’occupation du Bureau de surveillance du cinéma, survenue en décembre 1974, soit quelques mois après les Rencontres, fut possiblement l’une des retombées de cet événement chez nous. Cette occupation déboucha finalement sur l’adoption d’une Loi québécoise sur le cinéma.

Dans les années qui suivirent, les profondes divisions et confrontations idéologiques (déjà présentes à Montréal et dans d’autres réunions du genre, découlant pour la plupart des pratiques ultra-gauchisantes des groupes militants, principalement en Europe) et l'essor du concept « d’industrie culturelle » dans les pays aux cinématographies émergentes, dont le Québec (concept essentiellement basé sur le modèle hollywoodien, mais à saveur « locale »), furent autant de facteurs démobilisants qui auront eu raison de ce vaste mouvement. Avec le recul et les pressions économiques, on peut quasiment dire aujourd’hui que tout s’est finalement passé comme si on avait choisi la gestion des affaires existantes du cinéma de la plus-value au détriment d’une gestion autonome du cinéma que nous voulions faire!

Néanmoins, les RINC de Montréal auront eu une portée internationale importante, comme en témoignent les échos dans la presse internationale, la programmation d’une douzaine de films exemplaires des expériences alors en cours, ainsi que la tenue de sept conférences-débats de haut niveau, données par Guido Aristarco, Jean-Patrick Lebel, Fernando Solanas, Julio Garcia Espinoza, Tahar Cheriaa, Med Hondo et Simon Hartog. Celle de Thomas Guback, ayant dû être annulée pour des raisons personnelles, fut publiée avec l’autorisation de l’auteur et reprise lors d’un séjour de Guback à Montréal en avril 1975. On trouvera la vidéo de cette conférence dans la section « Suite aux Rencontres internationales pour un nouveau cinéma » de ce site.

Ce fut peut-être une étincelle là où nous attendions « l’heure d’un brasier », mais le moment n'en fut pas moins historique à plus d’un titre. Il en restera toujours quelque chose grâce d’abord au travail de Mariano Mestman avec la publication de son livre Estados Generales del Tercer Cine (Ed. Rehime, Cuadernos de la Red de Historia de los Medias-03-, Buenos Aires, 2013-14), et désormais à ce dossier thématique qu’il nous a inspiré.