L’occupation du Bureau de surveillance du cinéma et le prolongement des Rencontres
À l’automne 1974, les revendications du milieu du cinéma québécois en rapport avec l’adoption d’une Loi sur le cinéma sont à leur paroxysme. Une certaine exaspération règne chez les cinéastes les plus engagés. C’est ainsi qu’en novembre 1974, soit quelques mois après la tenue des Rencontres, une poignée de cinéastes, parmi lesquels Jean Pierre Lefebvre, Jacques Leduc et Roger Frappier, décident d’aller occuper le Bureau de surveillance du cinéma situé dans l’édifice gouvernemental du 360 rue McGill. Ils sont rejoints par l’ensemble du milieu et pendant plusieurs semaines l’endroit se transforme en un espace où vont se tenir spontanément ce qu’on pourrait qualifier d’« états généraux du cinéma québécois ». Ce coup de force va finalement entraîner l’adoption, début 1975, de la loi créant l’IQC (Institut québécois du cinéma), aujourd’hui devenu la Société de développement des entreprises culturelles (SODEC).
Conséquence indirecte, coïncidence, incidence ou émanation indirecte des RINC ? Ou plus simplement « signe des temps »? Probablement que nous ne pourrons jamais affirmer que le trio qui a lancé cette occupation, et qui fut partie prenante tant dans l’organisation que dans sa participation aux Rencontres de juin, avait été inspiré et motivé par les différentes retombées de ces assises.
Sur son site Internet, Denys Desjardins raconte, à l’aide de plusieurs témoignages des participants à cette « aventure », les motivations et le déroulement de ce moment historique dans notre cinématographie.
CHRONOLOGIE DES ÉVÉNEMENTS DE L’ANNÉE 1975
- 23, 24, 25 avril : conférence de M. Thomas Guback organisée par le Comité d’Action Cinématographique (CAC) au BSCQ en présence des principaux acteurs de l’occupation de novembre 1974 (captation plus bas sur cette page).
- Mai : publication dans la revue Cinéma Québec d’un manifeste issu de l’occupation du BSCQ, rédigé pour le CAC : André Pâquet, « Pour une décolonisation du cinéma québécois », in Cinéma-Québec, vol 4, no 4, 2 mai 1975, pp. 26-46 [PDF].
- Compilation, traduction et travail sur l’édition des quatre Cahiers des Rencontres.
- Printemps : tribunal de la culture / Dépôt du document du CAC publié dans Cinéma Québec.
- Juin : adoption par le Gouvernement du Québec de la Loi sur le cinéma, créant l’Institut québécois du cinéma.
- Septembre : publication du Rapport sur le tribunal de la culture dans la Revue Liberté no 101.
Derrière le jeu d’ombres sur l’écran : vidéo conférence de Thomas H. Guback (1975)
Publié en 1969 par les Presses de l’Université d’Indiana à Bloomington, The International Film Industry avait eu l’effet d’une véritable bombe dans le cinéma mondial. Dans ce texte traduit par la suite dans une dizaine de langues, Guback reprenait à son compte, en les actualisant, deux analyses similaires parues quelques années auparavant et qui, déjà, dénonçaient la mainmise de Hollywood sur le « business » international du cinéma : pour rappel, celle de Peter Bächlin publiée sous le titre Der Film Als Ware (Le Cinéma comme Industrie) à Bâle, en 1945 ; puis, en 1953, l’étude économique d’Henri Mercillon, Cinéma et Monopoles : le Cinéma aux États-Unis, publiée à Paris.
Guback fait le procès, bien appuyé par des exemples et des actions avérées, de l’intégration verticale de l’industrie américaine à travers le monde. Il montre comment, directement ou à travers les filiales de ses compagnies, Hollywood a réussi à imposer ses films partout et à contrôler par des moyens les plus divers une bonne part des industries cinématographiques nationales. Il y décortique les liens que la politique étrangère de Washington a lié avec le monde du cinéma. Dans cette période de remise en question de la domination hollywoodienne, l’œuvre de Guback était devenue un document incontournable.
Nous l’avions invité à donner une conférence sur ce thème. L’idée de retrouver à Montréal des cinéastes d’Amérique latine et du continent africain, dont la situation lui avait servi d’exemple, lui plaisait particulièrement et il accepta. Toutefois, pour des raisons personnelles, il dut décliner l’invitation à la dernière minute. Il nous a cependant fait parvenir le texte de sa conférence, qui a été reproduit dans le Cahier no 3 des Rencontres puis dans plusieurs autres publications, tant en Europe qu’en Amérique latine.
Suite à l’occupation du Bureau de surveillance du cinéma par les cinéastes qui réclamaient une loi sur le cinéma, le CAC avait décidé de réinviter M. Guback à Montréal afin de prononcer cette conférence. C’est ainsi qu’en avril 1975, dans la salle de projection du BSCQ de la rue McGill, il la donnait enfin. Nous l’avons alors enregistré avec son autorisation. Guback sera à nouveau l’invité de la première Rencontre européenne pour un nouveau cinéma, tenue à Stockholm en juin 1976.
Les autres Rencontres entre 1976 et 1979
La première rencontre européenne s’est déroulée à Stockholm en juin 1976 (rencontre à laquelle le CAC avait apporté une contribution logistique en plus d’y participer activement – sur ce point, voir le texte de Jean Chabot publié dans Cinéma Québec et reproduit plus bas dans ce dossier). Elle avait été précédée d’une rencontre préparatoire qui avait lieu à Lisbonne en avril. Dans la foulée de ces deux réunions, Film Centrum publie en février 1977 la première édition d’un bulletin d’information, qui résume les grandes lignes des travaux de Montréal et jette les bases pour une deuxième rencontre européenne. Cette même année 1976 avait lieu à Mérida (Venezuela), en novembre, la première rencontre de la FELACI (le regroupement des cinéastes du continent latino-américain créé à Montréal). Elle fut suivie d’une seconde rencontre en avril 1977 à laquelle je participais au nom du CAC. C’est plus ou moins lors de cette rencontre que les Cubains décidèrent de prendre le relais de ces assises en organisant dès 1978 le Festival del Nuevo Cine Latinoamericano de La Havane, qui, somme toute, remplaçait celui de Vina Del Mar au Chili, abandonné en raison du coup d’État. Du côté de l’Afrique, il y eut la conférence contre l’impérialisme culturel à Alger en 1977; puis le Festival de Carthage en Tunisie et celui de Ouagadougou, au Burkina Faso (alors la Haute-Volta) prirent le relai en alternance.




En avril 1977, Leonard Henny de l’Université d’Utrecht aux Pays-Bas prend le relais en Europe et publie quatre éditions additionnelles de l'infolettre, annonçant les grandes lignes des réunions à venir à Rennes et à Paris cette même année.
Le déplacement de ce mouvement du côté européen s’est alors retrouvé noyauté par les polémiques idéologiques entre les Cahiers du cinéma, Cinéthique et d’autres revues françaises, laissant de côté les aspects esthétiques et les questions pratiques d’un cinéma « autre » et ce en dépit du contexte des cinématographies nationales naissantes. Ces polémiques strictement idéologiques (déjà présentes lors des débats à Montréal) semblent avoir eu comme effet l’abandon d’une nécessaire critique du modèle institutionnel qui s’imposait alors — un modèle calqué sur celui du cinéma américain et dicté par le concept d’« industries culturelles » mis de l’avant et soutenu par les pouvoirs en place.
La publication en 1979 en France, dans la Revue Tiers Monde, d’un bilan intitulé « Influence du troisième cinéma dans le monde » venait mettre un point final à tout ce mouvement. On pourra voir la conclusion que j’en tire personnellement dans mon texte d’introduction pour ce dossier.
Documentaires TV (Argentine, 2015)
DOCUMENTOS DEL TERCER CINE : MONTREAL 1974
Réalisation Andrés Habegger, Production CEPIA (María Laura Cali)
Ce documentaire en deux épisodes, dont Mariano Mestman fut l’investigateur, reconstitue les débats ayant eu lieu durant les Rencontres de Montréal et se penche sur la situation du cinéma argentin de l’époque, en s'appuyant sur les archives audiovisuelles conservées à la Cinémathèque québécoise. Les épisodes ont été diffusés par la télévision publique argentine à compter de décembre 2015, au sein du cycle d’émissions « Filmoteca », dirigé par Fernando Martín Peña.









