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Les frères Lumière, dit l'Histoire, pensaient que leur invention serait rapidement présente dans chaque foyer (…) et il aura fallu attendre la fin des années soixante pour que se réalise l'idée des frères Lumière : un cinéma véritablement populaire, à savoir présent dans chaque foyer, cinéma des familles, de la majorité sans parole et des minorités silencieuses.
Vincent Toledano, journaliste français, dans le programme du 1er Festival international du film Super 8 du Québec. Plein Cadre no 3, février 1980, p. 5.

En 1895, les films des frères Lumière s’impriment sur une pellicule argentique en nitrate de cellulose, d’une largeur de 35 millimètres. Mais malgré le souhait des Lumière de faire du cinéma un medium accessible, sa complexité technique et le caractère dispendieux de ses équipements (en particulier la pellicule) en font à ses débuts l'apanage des studios de cinéma.

Dès le début du 20e siècle, l’industrie du cinéma naissante se met à la recherche de solutions pouvant réduire les coûts de production et rendre la création cinématographique plus abordable. On voit ainsi apparaître de nouveaux équipements et formats de pellicule, dont les plus connus sont l’éphémère 9,5 mm en Europe (1922), le 16 mm (1923) et enfin le 8 mm (1932).

Le 16 mm allège largement l’appareillage et les coûts de production, permettant l’éclosion d’une nouvelle cinématographie indépendante, dont les créateurs étaient généralement soutenus par des institutions publiques ou privées. Plus tard, les chaînes de télévision utiliseront ce format pour leurs reportages. Des cinéastes amateurs bien nantis ou réunis dans des clubs l’utiliseront aussi pour des projets plus personnels. Mais cette technologie implique néanmoins des frais de laboratoire et de montage assez élevés, et demeure encore beaucoup trop coûteuse pour toucher le grand public.

En 1932, le 8 mm rend enfin la production d’un film beaucoup plus abordable. Le format connaît un succès immédiat auprès des cinéastes amateurs et commence à entrer dans les foyers. Mais il peine à véritablement pénétrer ce marché à grande échelle. Son utilisation et sa manipulation présentent un certain niveau de complexité, peut-être tolérable pour des passionnés, mais limitant son implantation plus large dans les familles. En effet, la caméra doit être chargée dans le noir complet avec une pellicule 16 mm de 25 pieds. Une fois exposée, on doit sortir la bobine, toujours dans le noir, et la retourner pour exposer l'autre moitié. C'est seulement au laboratoire, au moment du développement, que la pellicule sera coupée sur toute sa longueur pour en faire une bobine de 50 pieds, de format 8 mm. La pellicule peut donc vite être ruinée, que ce soit par surexposition suite à une erreur de manipulation ou par double exposition en oubliant de retourner la bobine.

1965 - Le Super 8 démocratise la création cinématographique

C’est en réponse à ces problèmes qu’Eastman Kodak lance, le 26 avril 1965, le format Super 8. Ce nouvel ensemble de pellicule, caméra et projecteur va enfin simplifier la vie des cinéastes amateurs et répondre aux besoins du grand public. Dans le discours qu’il prononce dans le cadre de ce lancement, le vice-président marketing d’Eastman Kodak, Gerald B. Zornow, fait un retour historique sur les efforts passés de la compagnie pour promouvoir le 8 mm et constate toutes les difficultés ayant limité une plus large implantation de ce format. Mais Kodak pense avoir enfin trouvé la solution pour satisfaire ce qu’il qualifie de gigantesque marché dormant.

We know that about five out of six families in America own still cameras; about five out of six do not own movie cameras. Put another way, more than 80 percent of the families in America who are familiar with the rewards of picture-taking still do not make movies. This is the situation which has led the Eastman Kodak Company to the development of a new line of 8 mm movie equipment: the line we are announcing here today.
Communiqué de presse de Kodak du 26 avril 1965 pour le lancement du format Super 8

Cette solution, baptisée Super 8, consiste à vendre le film déjà embobiné dans une cassette, que l’on insère tout simplement dans un compartiment de la caméra. Aucune autre manipulation à faire : on est prêt à tourner du moment que la cartouche est en place. Rapidement, les caméras sont dotées d’un zoom et d’un système d’exposition automatique. C’est bien la facilité que tous les pères et mères de famille attendaient. Autre innovation majeure, les perforations sont réduites, permettant d’agrandir la surface de l’image de 50% par rapport à celle 8 mm, d’où son nom de Super 8 : les images produites sont plus claires, plus nettes, et contiennent plus d’information.

Kodak a alors la clairvoyance de partager sa technologie et d’encourager la production d’équipements Super 8 par d’autres compagnies, dans le but d’augmenter ses ventes de pellicule. Si bien que dès l’année suivante, treize compagnies fabriquent des caméras Super 8, chiffre qui s’élève à près d’une trentaine en 1967, totalisant alors plus de 70 modèles de caméras. Éventuellement, plus de 80 compagnies en fabriqueront. À la même époque, Fuji lance un système semblable au Japon, appelé le Single 8, qui recrute aussi des adeptes à travers le monde. Les caméras et cassettes Fuji ne sont pas compatibles avec celles de Kodak, mais les films développés peuvent ensuite partager les mêmes visionneuses et projecteurs Super 8.

Le Super 8 va donc vite devenir le cadeau idéal de la Fête des pères, ce qui du reste n’a pas empêché les mères d’être de ferventes utilisatrices. Il permet à monsieur et madame tout-le-monde de passer de la photo au cinéma afin d’immortaliser leurs souvenirs de naissances, mariages, voyages et autres anniversaires. Au-delà de leur valeur familiale propre, ces films constituent aujourd’hui un patrimoine anthropologique et sociologique précieux, témoignant de façon concrète et intime d’une partie de l’histoire de l’humanité, sur tous les continents, du milieu des années 1960 au milieu des années 1980.

Certains films ont merveilleusement mis en valeur ce patrimoine familial

C’est le cas du film Les années Super 8, scénarisé par l’écrivaine et lauréate du prix Nobel de littérature Annie Ernaux et réalisé par son fils David Ernaux-Briot, qui « transforme de banales archives familiales en une œuvre documentaire puissante et universelle » (Jef Costello, Les Fiches du cinéma). Le film a entre autres été présenté à Cannes et à la Cinémathèque québécoise.

Un court métrage québécois portant le même titre, Les années Super 8 de Daniel Foley, témoigne aussi, dans un registre beaucoup plus léger mais fort authentique, du passage de la vie dans une famille québécoise, sur fond musical des années 1960 et 1970. Et le cinéaste de conclure : « L’ironie dans tout ça, c’est que nous on fait juste passer… mais le film lui, il va rester ».

Bande-annonce : Les années Super 8 (Annie Ernaux et David Ernaux-Briot, 2022)
Les années Super 8 (Dan Foley, 2020)

C’est aussi avec la caméra Super 8 familiale que bien des adolescents expérimentent et développent leur passion pour le cinéma. Certains en feront carrière, comme le mentionne à juste titre André Habib : « Quentin Tarantino, Christopher Nolan, J. J. Abrams, Steven Spielberg, Martin Scorsese, Judd Apatow parmi d’autres ont renouvelé – dans des discours non exempts de romantisme et de nostalgie – leur attachement pour la pellicule, notamment la pellicule Super 8 avec laquelle ils ont tourné leurs premiers films ».

Les cinéastes amateurs plus sérieux se lancent pour leur part dans de minutieux travaux de montage, à l’aide d’une visionneuse, d’une coupeuse et d’une colleuse. Ils se servent alors de ce nouveau medium de façon plus structurée, créative et artistique, voire expérimentale, pour raconter des histoires ou encore à des fins documentaires, en utilisant aussi la possibilité d’ajouter de la musique ou une narration à leur film.

Des groupes visant un usage encore plus professionnel commencent même à développer des systèmes d’enregistrement du son double-bande, à l’aide d’une bande magnétique perforée comme le Super 8 et synchronisée ensuite sur une table de montage horizontale, comme on le faisait en 16 mm ou en 35 mm. Le cinéaste Richard Leacock sort un premier système en collaboration avec le Massachusetts Institute of Technology (MIT) en 1972; puis un autre système développé à l’université Harvard et commercialisé par la compagnie Super8Sound de Cambridge apparaît en 1973. Techniquement, le Super 8 pouvait alors atteindre son plein potentiel cinématographique.

Il faut dire que Kodak avait aussi des ambitions qui dépassaient le marché du film de famille et convoitait notamment les domaines éducatif et corporatif. Ainsi, on rapporte que « dès 1970, la toute puissante General Motors et Chrysler achètent un total de 25000 projecteurs Super 8 sonores pour les utiliser dans les showrooms de leurs détaillants et dans leurs programmes de formation et vente » (Vincent Toledano, « Quand le Super 8 s’internationalise », p. 5).

Car, en plus de ses capacités de production, le Super 8 était aussi un format de distribution populaire, par exemple pour les films que l’on diffusait dans les avions ou que l’on pouvait acheter en magasin et regarder chez soi sur son propre projecteur : classiques du cinéma muet, films de Disney pour les enfants ou films pour adultes en fin de soirée… C’était tout juste avant l’arrivée des cassettes VHS et des clubs vidéo!

1973 : le cinéma parlant à la portée de tous

Le 3 août 1973, Kodak innove de nouveau en lançant sur le marché un ensemble de pellicule et caméra sonores, qui permet d’enregistrer du son synchronisé directement dans la caméra sur un film pré-pisté. C’est un système simple, pratique, révolutionnaire et unique au Super 8. Pour la toute première fois dans l’histoire, avec un micro monté sur la caméra, une personne seule peut tourner un film parlant et en faire le montage à la maison sur une petite visionneuse sonore. Dans sa campagne publicitaire, Kodak annonce l’ère des talkies, soulignant par ce clin d’œil historique le caractère pionnier de son cinéma domestique parlant.

C’est la deuxième phase de la révolution Super 8! Ce nouveau potentiel créatif donne un nouvel élan au format, tant pour les films de famille, où l’on peut désormais entendre les vœux prononcés entre les époux ou les cris du bébé à son baptême, que pour les cinéastes plus ambitieux, désirant tourner des films indépendants parlants à peu de frais.

Kodak propose ses deux pellicules couleur inversibles (positives) les plus populaires en version sonore : le Kodachrome II et l’Ektachrome 160, cette dernière étant une pellicule plus sensible à la lumière ambiante en intérieur comme en extérieur. Ces deux pellicules offriront au monde les deux gammes de couleurs mythiques associées au Super 8 : les couleurs riches et brillantes du Kodachrome et les couleurs granuleuses et orangées de l’Ektachrome.

La pellicule comporte deux pistes sonores magnétiques. La plus étroite est positionnée du côté des perforations afin d’équilibrer le déroulement du film avec la piste principale, posée de l’autre côté. On l’appelle ainsi « piste de compensation », mais elle ouvre également la voie à des productions stéréos avec de nouveaux projecteurs pouvant enregistrer et lire ces deux pistes.

Les caméras sonores et les outils de postproduction se raffinent donc et permettent d’atteindre une qualité de plus en plus professionnelle, avec des caméras comme l’iconique Beaulieu, des visionneuses sonores automatisées Goko, des projecteurs stéréos sophistiqués Elmo ou des tables de montage horizontales Steinbeck. Mais ce « perfectionnement » ne se fait toutefois pas sans difficultés. Pour atteindre un maximum de qualité, il faut encore faire face à plusieurs écueils et faire preuve d’une bonne dose de créativité et de débrouillardise. Car le Super 8 ne pardonne pas. On ne sait jamais si ce qu’on a tourné va sortir de la façon souhaitée. La pellicule inversible offre très peu de latitude pour l’exposition à la lumière et il n’y a pas de possibilités de correction au laboratoire. Dans la plupart des cas, on fait ensuite le montage directement sur l’original. Les copies Super 8 tirées à partir de l’original ne sont pas de très bonne qualité. La démarche exige beaucoup de rigueur et de minutie à toutes les étapes de la production. Comme le dit Danny Plotnick, directeur des études cinématographiques de l'Université de San Francisco, il était difficile « d’atteindre la perfection avec un médium imparfait ».

Afin d’aider les utilisateurs, des guides et des revues spécialisées émergent, provenant surtout des États-Unis, comme le Handbook of Super 8 Production, de Mark Mikolas et Gunter Hoos, ultime référence technique, et la revue mensuelle Super8Filmaker, qui relie les passionnés à travers le monde. La Cinémathèque québécoise possède d’ailleurs la collection complète de cette revue.

Des fournisseurs de services spécialisés apparaissent dans tous les pays, comme la réputée compagnie Super8 Sound, de Cambridge Massachussetts, dont le catalogue de 70 pages, tiré à 15 000 copies, constitue en soi un guide technique qui fait rêver tous les passionnés de Super 8. Cette compagnie aura largement contribué à professionnaliser le Super 8. Déménagée en Californie en 1987, elle est toujours en activité sous le nom de Pro8mm et demeure encore aujourd’hui le plus grand spécialiste Super 8 en Amérique du Nord.

Le Canada et le Québec n’échappent pas au phénomène. Une expertise de pointe internationale est développée à l’Office national du film du Canada par Arnold Schieman, dont le laboratoire travaille sur les procédés de développement et de gonflage en 16 mm et en 35 mm. Plusieurs petits fournisseurs spécialisés apparaissent aussi à Montréal, Ottawa et Toronto et nous verrons dans ce dossier comment l’Association pour le jeune cinéma québécois joua elle-même un rôle actif dans le développement de cette expertise.

La révolution technologique Super 8 avait donc atteint son apogée, l’industrie avait trouvé un marché assez vaste et important pour assurer au format un développement prospère. Mais au milieu des années 1980, le Super 8 doit céder le pas à une autre révolution, celle de la vidéo légère. Celle-ci allait à son tour envahir les foyers à travers le monde et devenir un outil de création pour une nouvelle génération de vidéastes, dans un mouvement de démocratisation de l'image filmée qui se poursuivra avec l'avènement du numérique puis la prolifération des téléphones portables.

Kodak cessa de produire ses caméras dès 1981 et toutes les autres compagnies feront de même avant 1985. Les services de laboratoire pour le développement de la pellicule Super 8 deviennent de plus en plus rares et difficiles d’accès. Ceux de Toronto cessent leurs activités autour de 1987 et les films canadiens sont dès lors envoyés en Californie pour leur développement.

Mais le Super 8 ne meurt pas pour autant ! Il faut dire qu’au moment où cesse sa production en 1985, déjà plus de 10 millions de caméras Super 8 avaient été vendues aux États-Unis seulement. Sans compter le reste du monde… Il y avait donc suffisamment d’équipements pour animer la passion des mordus pendant encore plusieurs décennies. Plusieurs d’entre eux ont d'ailleurs maintenu la flamme à travers le temps et le phénomène Super 8 connaît même aujourd’hui un certain regain de popularité, dans le contexte de la renaissance analogique.