« Le Super 8, c’est petit en maudit » est une phrase que j’ai répétée multiple fois à mes collègues, sous une panoplie de variations, parfois plus colorées que d’autres, au fil du travail sur ce projet. En effet, le petit volume des bobines à traiter en conduit erronément plus d’un à la conclusion que le travail à faire pour les revaloriser est aisé et peu chronophage. Pourtant, la manipulation et l’inspection d’une collection de films Super 8 présentent quelques difficultés, la petitesse de la pellicule entraînant aussi sa grande fragilité. Le travail pour redonner accès aux films produits dans ce format requiert plus qu’un doigté fin pour faire des petites collures et de bons yeux pour tenter de déchiffrer les génériques à la loupe.
L’accès aux collections audiovisuelles est restreint par nos capacités techniques. La possibilité de les consulter, de les inspecter et même de les numériser dépend de la disponibilité des équipements pour chaque format que nous avons en collection. Il n’y a malheureusement pas grand-chose à faire avec une cassette U-Matic si vous ne possédez pas de lecteur U-Matic. Lorsque nous avons affaire à des formats obsolètes, la tâche de trouver des équipements fonctionnels et adaptés aux collections d’archives comme la nôtre se corse infiniment. Dans le cas de formats considérés comme « amateurs », tels le Super 8, nous sommes de plus confrontés au fait que les équipements de calibre professionnel ne sont pas courants. N’importe quel bazar de cinéma contient des visionneuses, projecteurs ou colleuses 8 mm, mais ce sont généralement des outils amateurs de piètre qualité qui risquent d’endommager les films et ne sont conséquemment pas appropriés pour traiter d’une collection d’archives.

Par chance, il y a quelques années la Cinémathèque québécoise s’était équipée de colleuses et rembobineuses manuelles de qualité professionnelle adaptées pour les petits formats de pellicule, soit le 8 mm, le Super 8 mm et le 9.5 mm. Si nous avons pu acheter la colleuse en Italie, les rembobineuses, elles, ont été faites sur mesure en Ontario. Bien que notre collection de pellicules cinématographiques soit principalement constituée de films en 16 mm et en 35 mm, la nécessité s’était imposé d’avoir les équipements adéquats afin de pouvoir traiter une plus grande variété de formats. Cette initiative a permis de valoriser des titres de nos collections auparavant inaccessibles. En 2022 notamment, nous avons pu présenter en nos murs des titres de la série Songs de Stan Brakhage dans leur format d’origine, le 8 mm, lors du symposium sur le cinéma expérimental Créer / performer / conserver.


Une fois équipés pour traiter les nouvelles acquisitions Super 8 suscitées par les échanges entourant le présent dossier thématique, le travail d’inspection pouvait commencer. Dans le cadre de ce projet, le but des inspections était non seulement de confirmer les informations sur les œuvres, les données techniques sur les éléments et sur leur état, mais également de les préparer en vue de leur numérisation. Cela implique de dérouler chaque bobine soigneusement pour recueillir un maximum d'informations: on note l’état des perforations, le nombre de collures, le type de pellicule, la présence ou non d’une piste sonore, etc. On ajoute également de nombreux pieds d’amorce au début et à la fin de chaque bobine ; cette pellicule sans image permet de protéger le film, d’identifier les bobines, mais aussi de pouvoir charger ces dernières dans le numériseur sans empiéter sur les images du film.
L’enjeu le plus délicat lors du traitement de collections de ce type est lié à la nature unique de nombreux éléments. Dans le cinéma amateur ou indépendant, les bobines qui trouvent le chemin de nos archives sont fréquemment des copies uniques. Le corpus de titres Super 8 inspectés pour ce projet était principalement constitué d’inversibles originaux montés, ce qui veut dire que la pellicule qui nous passe entre les mains est celle-là même qui était dans la caméra, qui a été développée (la pellicule inversible donnant un positif au développement), assemblée lors du montage et directement projetée. Cette pratique était courante chez les cinéastes opérant hors du système commercial, le tirage de copies étant onéreux. Mais cela complique la conservation des œuvres : les petites bobines de quelques centaines de pieds contiennent une quantité impressionnante de collures (une à chaque changement de plan) et portent souvent les traces de nombreuses projections puisqu’elles ont servi de copies de diffusion. Dans nos collections, ces pellicules deviennent des éléments d’archives qu’on traite avec la même attention que des négatifs originaux, en ce qu’elles constituent souvent la meilleure - voire la seule - source pour pouvoir revoir ces films. Nous n’avons donc pas droit à l’erreur lors des manipulations. Alors que nous préservons souvent plusieurs copies et éléments de tirage des œuvres commerciales, nous n’avons fréquemment qu’un seul élément pour les œuvres émanant de pratiques cinématographiques marginales.
J’avais quelques craintes quant à l’état des éléments déposés en collection dans le cadre de ce projet : en plus de dater des années 1980, ils n’avaient pas été entreposés dans des réserves aux températures et à l’humidité contrôlées, tel que nécessaire pour assurer leur stabilité et longévité. Mais nous nous sommes avérés plutôt chanceux avec le corpus de films concerné. La plupart des copies étaient certes un peu usées et rayées, et quelques-unes avaient des bris mineurs (perforations endommagées, déchirures, etc). Mais pour la grande majorité, elles avaient conservé leurs couleurs, ce qui n’est pas si surprenant pour les copies Kodachrome, pellicule réputée pour sa grande stabilité, mais l’est plus pour les copies Ektachrome, reconnu au contraire pour son instabilité chromatique. Mon autre inquiétude concernait l’état des pistes sonores, vu la fragilité de ces petites bandes magnétiques collées sur le film qui, avec le temps, tendent parfois à se décoller de la pellicule. Les pistes sonores magnétiques étaient toutefois elles aussi en bon état, sauf sur une bobine. L’état globalement bon des bobines acquises, bien qu’elles aient toutes autour de quarante ans, témoigne de l’attention certaine que leur ont accordée leurs précédents gardiens.

Une fois toutes les bobines inspectées et préparées, nous avons pu procéder à leur numérisation. Dans la perspective d’organiser une projection en salle, mais aussi de créer des copies de haute qualité pour la conservation de ces objets d’archive qu’on veut éviter de manipuler inutilement, la décision a été prise de les transférer en format DPX 2K 10-bit. Ce format nous donne un fichier image de haute qualité pour chaque photogramme de film, la série d’images étant ensuite assemblée en une séquence vidéo grâce à un logiciel tel que DaVinci Resolve. La numérisation 2K permet de capturer tous les détails de chaque photogramme Super 8 et de créer un master numérique qui offre plus de flexibilité pour éventuellement les retravailler. Il est aussi possible d’en extraire un DCP, standard pour la diffusion en salle, ou encore des fichiers ProRes (ou h.264) optimisés pour la diffusion en ligne du dossier. Bien qu’une restauration complète avec étalonnage scène par scène ne soit pas possible étant donnée la quantité de films traités dans le temps imparti pour ce dossier, une restauration future est toujours possible avec les nouveaux masters numériques en DPX qui seront archivés.
Le dernier enjeu à considérer était celui de la cadence. La cadence la plus courante pour le Super 8 est de 18 images par seconde, mais le standard de projection DCP ne permet pas de reproduire fidèlement cette cadence (les cadences possibles en DCP sont de 24, 25, 30, 48, 50 ou 60 images par seconde). Si on joue un film tourné à 18i/s à 24i/s, cela va en affecter le contenu. Les images seront « compressées », chaque seconde contenant maintenant 24 photogrammes au lieu de 18 photogrammes. La durée du film s’en trouvera réduite et le son deviendra plus aigu. Pour pallier ce problème, il est possible de dupliquer des photogrammes. Toutefois, comme les images seront jouées à une cadence plus rapide, chaque seconde possèdera le même contenu malgré les images dupliquées. Ces conversions ne sont pas idéales, car il est toujours préférable de reproduire les films image par image lorsqu’on passe d’un médium à un autre. Malheureusement, les standards de projection modernes ne sont pas toujours adaptés aux films d’archive et cela demande parfois quelques adaptations.

Pour passer de 18 i/s à 24 i/s, il faut que chaque troisième photogramme soit doublé afin que les mêmes photogrammes soient contenus dans chaque seconde. Cela permet d'adapter la cadence d’un film à 18 i/s à un standard de projection moderne
Une fois le travail de numérisation effectué, les films peuvent être placés dans nos réserves à température et humidité contrôlées, afin d’assurer leur longévité. C’est ici que le format Super 8 présente un grand avantage, soit le faible volume que représentent toutes ces nouvelles acquisitions dans nos réserves déjà bien chargées!
La numérisation de ces films a été rendue possible grâce à l’aide de Louis Pelletier et du Laboratoire CinéMédias.
