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CinémaBruce LaBruce, tendre et transgressif

Marco de Blois
21 septembre 2022
Bruce LaBruce, tendre et transgressif
Ce matin, j’ai rêvé longtemps et avec application d’un film pornographique – mais vraiment pornographique – réalisé par Robert Bresson.
Olivier Smolders
Éloge de la pornographie
Get down, make love
Freddie Mercury

Depuis ses premières productions underground tournées en super-8, le Torontois Bruce LaBruce a élaboré une œuvre éclatante, osée, ludique, extravagante, tendre, transgressive, abrasive, colorée, pleine de surprises, complexe, qui suscite autant de « oh » chez ses admirateurs que de véhémentes protestations chez ses détracteurs. Ses films les plus récents ont été programmés dans des festivals prestigieux : Berlin, Locarno, BAFICI (Buenos Aires), Venise, Toronto et le Festival du nouveau cinéma de Montréal. En 2014, le Bell Lightbox du TIFF lui consacrait une rétrospective. Le Museum of Modern Art de New York a emboîté le pas en 2015, puis, la Cinémathèque de Toulouse en 2017. Celle que lui consacre la Cinémathèque québécoise est probablement la plus importante jusqu’à ce jour.

Issu de la génération des cinéastes torontois indépendants des années 1980 (Egoyan, Rozema, McDonald, etc.), l’auteur de The Raspberry Reich a suivi une trajectoire qui le place toutefois dans une catégorie à part. Pour situer son œuvre dans le temps, il faut revenir sur l’évolution du cinéma gai depuis les dernières décennies en le mettant en parallèle avec la crise du sida. Résumons. Andy Warhol filme la sexualité homo et hétéro dans ses films expérimentaux des années 1960. Fruit de la révolution sexuelle de cette décennie aux États-Unis, les premiers longs métrages pornos (LGBT et hétéros) sortent au début des années 1970. Certains, comme Boys in the Sand (1971), ont des qualités artistiques que lui remarque une partie de la critique. Taxi zum Klo, de l’Allemand Frank Ripploh, franche célébration d’une sexualité décomplexée, sort en 1981. Le film fait scandale en raison de ses images transgressives. Querelle, de Fassbinder, sort en 1982. De son côté, le Québécois Marc Paradis (Le voyage de l’ogre, 1981) pratique la transgression et flirte avec la pornographie dans sa production vidéo. Puis le monde arrive à un point de bascule quand le mot AIDS (sida) apparait aux États-Unis…

Le chanteur Klaus Nomi est l’une des premières vedettes du monde des arts à être emportées par cette maladie, en 1983. L’acteur Rock Hudson est lui aussi emporté par le sida en 1985. Durant la même décennie, l’industrie du film porno subit un grand changement : après des années de tournage sur pellicule, la production explose quand s’impose le ruban magnétique aussitôt suivi du numérique, entraînant du même coup la disparition d’une certaine ambition artistique. Dans la foulée, en réaction peut-être à la crise du sida, le grand écran hollywoodien entreprend de présenter une image plus « convenable » et normative de l’homosexualité. En 1987, Maurice, l’immense succès de James Ivory, raconte les tourments romantiques de deux jeunes hommes dans l’Angleterre conservatrice du début du XXe siècle. Quelques années plus tard, Hollywood met en scène la tragédie du sida dans Philadelphie, de Jonathan Demme (1993), et And the Band Played On, de Roger Spottiswoode (1993).

No Skin Off My Ass de Bruce LaBruce

Super 8 1/2 de Bruce LaBruce

C’est dans ce contexte qu’émerge le trublion Bruce LaBruce. Au milieu des années 1980, le futur réalisateur obtient un diplôme en théorie du cinéma et en études de la pensée sociale et politique à l'Université York de Toronto, puis se lance dans les magazines underground. Jeune cinéphile, il porte dans son cœur de grands auteurs du cinéma moderne : Robert Altman, Federico Fellini, Pier Paolo Pasolini, John Waters, pour ne nommer que ceux-là. Après quelques courts métrages expérimentaux, il tourne deux longs possédant un aspect autobiographique, No Skin Off My Ass (1991) et Super 8 ½ (1994) : deux films âpres, fauchés, sexuellement explicites, débordant d’énergie, qui tournent le dos aux belles manières et au conformisme de la nouvelle bourgeoisie gay, et trouvent leur force subversive dans une représentation directe et abrupte de la sexualité. LaBruce est issu du mouvement queercore des années 1980 – un micro-mouvement qui, pouvant être rattaché à la nébuleuse punk, combattait le glissement de la communauté LGBTQ+ vers le capitalisme rose et l’hétéronormativité. Les deux longs métrages sont présentés en galerie et dans des centres culturels alternatifs, de même que dans des festivals spécialisés.

Hustler White de Bruce LaBruce

La rencontre qui survient avec le cinéaste et producteur allemand Jürgen Brüning est déterminante, car elle permet au cinéaste de lancer sa carrière internationale tout en demeurant à l’écart de l’industrie et des subventions. Brüning est le fondateur du studio de films pornographiques Cazzo Films et est à l’origine du Pornfilmfestival de Berlin. En collaboration avec Brüning, LaBruce et Rick Castro réalisent Hustler White, qui sort en 1993. Ce long métrage dépeint de façon crue le milieu de la prostitution masculine à Los Angeles, un microcosme et une société rarement montrés à l’écran. Le film combine les ressorts de la comédie noire, du documentaire du type mondo, du mélodrame et du porno. Sorte de remake hard de Sunset Boulevard, il commence alors qu’un prostitué raconte les circonstances ayant mené à sa mort – son corps flottant dans un jacuzzi. Il rappelle aussi combien les référents cinéphiliques sont importants dans le travail de LaBruce.

Par la suite, en raison de ce système de production, une particularité s’ajoute à l’œuvre, soit la coexistence de deux montages distincts de quelques-uns de ses films : une version « hard » pour l’Internet et les circuits spécialisés, une version plus « soft » pour le circuit des festivals (Skin Flick / Skin Gang, The Raspberry Reich / The Revolution Is My Boyfriend, L.A. Zombie, The Affairs of Lidia). Par ailleurs, une bonne décennie plus tard, une autre étape survient dans la carrière de LaBruce, cette fois-ci au Québec, quand sont produits Gerontophilia en 2013 et Saint-Narcisse en 2020 dans un cadre « industriel » avec le soutien des institutions publiques (Téléfilm Canada, SODEC) et le producteur Nicolas Comeau (1976 Productions). Ces films sont conçus pour la distribution en salles et pour un plus large public. Ils ne sont pas sexuellement explicites (bien qu’ils abordent des situations considérées par plusieurs comme taboues – on l’a bien vu avec l’affaire Amazon Prime concernant Saint-Narcisse ). En parallèle, LaBruce tourne des films pornos pour les studios Erika Lust et Cocky Boys – nous en présentons d’ailleurs quelques-uns, car ils sont excellents. À cette production s’ajoutent des moyens et courts métrages (dont une carte blanche, Défense de fumer, tournée pour le Festival du nouveau cinéma de 2014).

Saint-Narcisse de Bruce LaBruce

L.A. Zombie de Bruce LaBruce

LaBruce rattache constamment ses films à quelques œuvres phares ou des moments importants de l’histoire du cinéma, passant ainsi d’un genre à l’autre, d’un pastiche à l’autre. Ainsi, nous évoquions Sunset Boulevard en ce qui concerne Hustler White, où LaBruce rend hommage à l’âge d’or hollywoodien (Hollywood, comme on le sait, a ses zones d’ombre et ses personnages peu recommandables). Par son humour sarcastique, sa brutalité et sa façon de joindre pulsions sexuelles et pulsions fascisantes, Skin Flick se réfère à Clockwork Orange (on y aperçoit d’ailleurs une affiche du film de Kubrick), tandis que la description du fascisme politique et sexuel évoque Salò ou les 120 Journées de Sodome. The Raspberry Reich, qui fait usage d’intertitres sous la forme de slogans propagandistes et révolutionnaires, s’inspire du cinéma militant brechtien des années 1960. Avec sa structure réitérative et son filmage contemplatif, LA Zombie est assez proche d’une certaine avant-garde. Dans Saint-Narcisse, avec le concours du directeur photo Michel La Veaux, LaBruce évoque le cinéma québécois pastoral des années 1970 et tout spécialement celui de Francis Mankiewicz. Gerontophilia est hanté par Harold and Maude. Ajoutons que son porno ensoleillé et ludique Valentin, Pierre and Catalina constitue un hommage à Jules et Jim, et The Affairs of Lidia est un pastiche de la screwball comedy et une référence à Bob & Carol & Ted & Alice.

Skin Flick de Bruce LaBruce

Certains réalisateurs contemporains (Lars von Trier, Catherine Breillat, Michael Winterbottom, pour ne nommer que ceux-là) ont intégré çà et là des éléments pornographiques dans leurs films « grand public ». LaBruce a recours à cette imagerie avec beaucoup plus d’insistance et de régularité; cela constituant d’ailleurs une sorte de marque de commerce. Toutefois, ceux qui vont voir un LaBruce en pensant se retrouver devant un bon porno sont généralement déçus. Dans la plupart de ses films, LaBruce introduit la sexualité explicite comme un geste de transgression. Le sexe, chez lui, est tendu, frontal, explosif. Il peut être le résultat de pulsions quasi archaïques ou sauvages de même que d’un désir d’existence, de destruction, d’autodestruction, de révolution ou de puissance. De plus, LaBruce introduit continuellement le discours et le contre-discours, cultivant le paradoxe, comme s’il s’amusait malicieusement à poser cette question : qu’est-ce qui vous excite, au juste, dans cette image ? Ainsi, controversé à sa sortie, Skin Flick, qui prend appui sur la fétichisation des skinheads par une certaine culture gaie dans les années 1980 et 1990, est à la fois un film porno et un film sur les codes de la porno, dont l’engrenage narratif pervers mène à un troublant amalgame associant fétichisme, sadomasochisme, homosexualité et fascisme. Délibérément ambigu, le film a la particularité de générer sa propre mise en cause, plaçant le spectateur dans une position contradictoire et inconfortable. Un critique a un jour qualifié le réalisateur de « Brecht pornographe » (pornographic Brecht) en raison de sa façon de mettre à distance la représentation sexuelle à l’aide d’artifices de mise en scène outranciers, d’acteurs ayant un registre différent les uns des autres et en heurtant la continuité du film. En revanche, ses films réalisés pour les studios Erika Lust et Cockyboys sont conçus pour le plaisir et se distinguent par un érotisme généreux, assumé – et réussi. L’ensemble de l’œuvre s'inscrit dans un courant contemporain que les spécialistes ont nommé la « post-pornographie », qui se caractérise par ses préoccupations politiques, esthétiques, sociales, voire philosophiques.

Otto; or, Up with Dead People de **Bruce LaBruce **

Ses personnages sont parfois des révolutionnaires aveuglés ou des terroristes qui agissent en meute. On note aussi chez lui un attrait particulier pour les zombies; ainsi, si ses révolutionnaires d’extrême-gauche (The Raspberry Reich), ses skinheads (Skin Flick) et ses érotomanes (Hustler White) ont des comportements quasi zombiesques, LaBruce introduit aussi, comme une sorte de contre-proposition, le zombie solitaire en tant que figure du mal-aimé, du marginal et de l’inadapté dans Otto; or, Up with Dead People et LA Zombie. Ses personnages agissent dans un registre qui est celui du non-conformisme et affichent ainsi leur altérité profonde, leur homosexualité les amène à poser des gestes hors du commun, même si l’approche du réalisateur peut parfois – il ne s’en gêne pas – heurter les attentes du spectateur.

Ainsi, dans son recueil de textes Porn Diaries, édité en 2020, il motive son rapport à la pornographie, rappelant du même coup l’aspect politique de sa démarche : « The mainstream gay movement wants to disassociate itself from its unruly, undomesticated members and sweep things like the leather community and pornography and prostitution under the carpet. To me they’re fighting for the right to be as bland and boring as the majority. It’s a kind of betrayal of the early roots of the gay movement. » (Porn Diaries, p.27) (« Le mouvement gay dominant veut se dissocier de ses membres indisciplinés et indomptés et balayer sous le tapis la communauté cuir, la prostitution et la pornographie. Pour moi, ils se battent pour le droit d'être aussi fades et ennuyeux que la majorité. C'est une sorte de trahison des racines fondatrices du mouvement gay. »)

Au fil des ans, Bruce LaBruce a élaboré une œuvre politique qui dénonce autant le puritanisme, la rectitude politique, l’homophobie que le conservatisme gay. Le réalisateur ne craint pas de prendre des risques. Ses films ont suscité la controverse (une partie de la presse suisse avait été révulsée par LA Zombie lors de sa projection à Locarno) et certains ont été frappés d’interdit. Bruce LaBruce qualifie sa démarche d’expérimentale, ne cherche pas à plaire à tout le monde tout en sachant faire preuve d’un sens critique. Heterosexuality is the opium of the masses (« L'hétéroxexualité est l'opium du peuple »), indique un panneau ironique et sarcastique de The Raspberry Reich. La rétrospective Bruce LaBruce célèbrera aussi le plaisir et les rapprochements. Bienvenue chez LaBruce.

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