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Les violoneux du Son des Français d'Amérique
Par Laura Risk
mars 2023

Affiche pour la première série du Son des Français d'Amérique. Graphisme : Michel Fortier.

De gauche à droite : William Tremblay, Antonio Bazinet, Jean-Marie Bergeron, Calvin Carrière, Louis Boudreault, Georgianna Audet, Charlie Pagé, Colette Raby, Nancy Neamtham, Edius Naquin, André Alain, Émile Benoît, Dennis et Johnny Comeau.

À l’image des cours d’eau qui sillonnent le territoire nord-américain, le son du violon imprègne l’ensemble des 27 films qui composent Le Son des Français d'Amérique. Que ce soit au son de Louis « Pitou » Boudreault lors d’une danse communautaire à Grande-Baie, Saguenay (Pitou Boudreault, violoneux), de Calvin Carrière, accompagné de l'accordéoniste Delton Broussard dans les champs de L’Anse-Frilot en Louisiane (Les Créoles), ou encore de Charlie Pagé, qui interprète « Devil’s Dream » de manière endiablée sous les yeux de sa femme et de son petit-enfant (C'est pu comme ça anymore), ces films retracent le son des Français d’Amérique du Nord non seulement à travers la langue française elle-même, mais aussi à travers la musique des violoneux.

Si l’on se représente souvent la musique des violoneux comme étant rapide et énergique, Le Son des Français d'Amérique prend la peine d’en explorer tout le registre d’émotions, non seulement son aspect festif, mais aussi l’introspection et la mélancolie. Par exemple, dans Envoyez de l'avant nos gens, il se dégage une profonde dignité dans la façon dont la caméra s’approche et s’attarde sur le violoneux octogénaire Antonio Bazinet, tout endimanché sur son balcon de St-Jérôme (Québec) et tenant son instrument contre sa poitrine, presque à la verticale.

Le Son des Français d'Amérique nous fait voir des violoneux plus âgés qui, à l’instar de Bazinet, sont des hommes ayant gagné leur vie avec leurs mains. Leur musique a permis de fabriquer et de maintenir le tissu social de leur communauté locale tout autant que leur travail de pêcheurs, de constructeurs de bateaux, de cultivateurs ou de bûcherons. Georgiana Audet, la seule violoneuse présentée dans Le Son des Français d'Amérique, a sa propre histoire, remplie de nombreux défis : dix-neuf grossesses, quatorze enfants vivants et jamais assez de temps pour jouer du violon (La révolution du dansage). Elle raccommodait toujours un trou dans les vêtements de l'un ou l’autre de ses enfants, nous dit-elle. Ces musiciens nous rappellent que la musique traditionnelle n'est pas simplement une forme d'art ancrée dans un contexte social. Elle constitue elle-même la vie sociale d'une communauté et révèle toute la beauté du monde ordinaire. Comme le dit la folkloriste acadienne Charlotte Cormier, « Personne ne pouvait nous l'enlever [la culture populaire] » (Faut pas l'dire).

Épisode : La Révolution du dansage (extrait)

Le Son des Français d'Amérique démontre que l'histoire du violon en Amérique du Nord est liée à l’histoire du colonialisme et des conquêtes tout autant que l'histoire de la langue française elle-même. Toutefois, la musique instrumentale évolue plus facilement que la langue, en particulier dans le répertoire dansé. Le son de ces violoneux échappe ainsi en partie au propos général de la série quant au rôle de la langue dans la préservation de la culture. La pratique du violon et de la danse étaient immensément populaires en Amérique du Nord de la fin du XVIIIe jusqu'au XXe siècle, des postes de traite aux bals militaires britanniques, en passant par les cuisines rurales et les camps de bûcherons. Les airs ont traversé l'Atlantique et se sont répandus à travers le continent. C’est d’ailleurs l’une des grandes forces du Son des Français d'Amérique que de témoigner de cette histoire transnationale tout en mettant de l’avant les traditions locales de chaque communauté.

De gauche à droite : Claude Beaugrand, Louis De Ernsted, André Gladu, Louis et Madame Lamirande. Photo prise sur le tournage de l'épisode Les Gens libres.

Les divers styles de violon présentés par Le Son des Français d'Amérique évoquent les histoires complexes de l'Amérique du Nord, celles des Premières Nations qui habitent toujours le territoire à celles des vagues successives de nouveaux arrivants, volontaires ou forcés. Le Son des Français d'Amérique s’intéresse en particulier aux populations créoles noires de la Louisiane et à leurs échanges musicaux avec la population blanche « cadienne » (Les Créoles). Et bien que la déclaration du prologue – « L'Amérique fut d'abord française » – répétée au début de chaque épisode semble laisser peu de place aux peuples autochtones, Le Son des Français d'Amérique doit être salué pour avoir été parmi les premiers à documenter le violon et la danse des Métis avec l'émouvant Les gens libres.

Ces films représentent ainsi une occasion unique de comparer les styles de violon régionaux de toute l'Amérique du Nord, mais aussi ceux plus éloignés de l'Irlande ou de la France de l’Ouest. Devant pareille abondance et diversité, sur quels aspects du violon devrait-on s’attarder ?

Commençons par le swing (groove). Voyez comment Louis Boudreault anticipe le rythme, chaque note cadencée à un tapement de pied d’une précision impeccable : parfaitement sur la mesure, sans être robotique (Pitou Boudreault, violoneux). Le violoneux acadien Claude Austin, quant à lui, a un swing différent : plus doux et plus détendu. Il appuie sur la fin du rythme, relax, bien décontracté dans sa chaise (Faut pas l'dire). En Louisiane, Calvin Carrière a un swing enlevant, jouant le « Blues à Bébé » à grands coups d'archet syncopés répondant aux contretemps de l'accordéon de Delton Broussard. Leurs instruments offrent alors un appui rythmique au chant de Broussard (Les Créoles).

Épisode : Les Créoles (extrait)

Partition de la pièce musicale Le quêteux Tremblay. Source : IdentAirs Québécois.

Il y a aussi les coups d’archet. Voyez le maniement d’archet léger et relâché de Carrière, jouant de son épaule et de son dos, selon une alternance de coups d’archet longs et courts. Écoutez comment Dennis McGhee, également en Louisiane, ajoute de subtiles montées d’archet pour mener ses airs. Il tient son petit doigt sous la baguette et utilise de grands coups d'archet, ce qui confère un total sentiment d'abandon à son jeu — le tout accompagné d’un large sourire (Ma chère terre). Voyez encore le violoneux acadien Claude Austin, tenant la baguette de son archet avec légèreté entre l’index et le pouce, jouant sans effort, de manière sautillante et discrète, tout en traçant de larges cercles avec sa main droite (Faut pas l'dire). Au Missouri, Charlie Pagé tient le violon en diagonale au creux de son épaule et applique tant d’arcanson à son archet qu’on en entend le grattement sur les cordes. Son interprétation d’« Arkansas Traveller » n’en est pas moins douce et égale, menée avec une touche légère de l'archet (C'est pu comme ça anymore). Au Québec, André Alain fait rebondir son archet en ajoutant des triolets rapides. On peut y entendre l’écho du grand Jean Carignan dans son jeu, dont il reconnaît d’emblée l’influence (Le reel des ouvriers).

Si on porte attention à l’intonation, ces films révèlent une sensibilité plus ancienne quant à l’emplacement des notes sur la touche du violon. Le violoneux acadien Claude Austin joue des « notes entre les notes » et avec l’accompagnement de la guitare électrique, l’effet est envoûtant (Faut pas l'dire). En Louisiane, Adeus Naquin joue une mélodie plus vieille encore, avec une touche encore plus ancienne. Ses notes glissent et il s’éternise rarement sur une même note (Ma chère terre). Pour ces violoneux, le placement des notes est déjà en soi une forme d’expression.

Remarquez à quel point les airs incitent à la danse. À St-Ambroise, au Manitoba, le violoneux métis Floyd Lacroix joue avec un style intense et entraînant, son violon résonnant dans la salle, ce qui pousse les danseurs à sauter sur le plancher de danse les uns après les autres (Les gens libres). À Terre-Neuve, Émile Benoit déambule en cercle tout en jouant du violon, ajoutant un pas saccadé comme s'il dansait une grande chaîne, avant de se lancer dans une gigue à fond de train (Le dernier boutte). Au Saguenay, Louis Boudreault joue « La Contredanse » pendant onze minutes d’affilée, avec une grâce et une énergie qui n’ont d’égales que celles des danseurs.

Et bien sûr, il faut considérer les airs eux-mêmes et les instruments sur lesquels ils sont joués. Difficile d’ignorer le son unique de l’imposant violon artisanal sculpté par William Tremblay à partir d’un patron en papier (Le quêteux Tremblay). Tout comme le son des instruments d'accompagnement, dont le singulier tambour à mailloche d'Arthur Tremblay, associé à la région de Portneuf (Le reel des ouvriers). Écoutez comment les mêmes airs passent du violon, à l'accordéon, à la voix ou même au sifflement. Beaucoup de ces airs sont des versions locales du répertoire classique de l'Amérique du Nord : le « Keel Row », « Lord McDonald's », ou le « Money Musk ». Ces classiques peuvent trouver une nouvelle vie entre les mains de ces musiciens. Charlie Pagé, par exemple, interprète la plus belle version du « Irish Washerwoman » que j'aie jamais entendue (C'est pu comme ça anymore).

William Tremblay et un de ses violons artisanaux. Image tirée de l'épisode Le quêteux Tremblay.

Épisode : C'est pu comme ça anymore (extrait)

Revoir ces films plus de quarante ans après leur diffusion nous permet de rencontrer certains des plus grands violoneux de l’époque : Boudreault, McGhee, Junior Crehan du comté de Clare, en Irlande (And a bit of music) et bien d'autres encore. On découvre aussi quelques jeunes qui font leur place et contribuent au renouveau de la scène de musique traditionnelle locale : par exemple Michael Doucet en Louisiane (Réveille) ou le groupe Les Ruines-babines au Québec. La restauration numérique tant attendue de ces films et le site Web qui les accompagne permettent à l’effervescente communauté Trad actuelle d’accéder à ces œuvres magistrales, qui auront certainement un impact sur la prochaine génération de violoneux. Même avec presque cinquante ans d’écart, la musique des violoneux du Son des Français d’Amérique parvient toujours à nous habiter et à nous émouvoir, ce qui en fait une œuvre intemporelle.

Traduction : Marc Bolduc


Laura Risk

Photographe : Randy Cole

Laura Risk est professeure adjointe de musique et de culture au Département des arts, de la culture et des médias de l'Université de Toronto Scarborough, avec une nomination conjointe à la Faculté de musique de l'Université de Toronto. Ses recherches portent sur la formation des genres musicaux et sur les mécanismes d'innovation dans la musique traditionnelle au Québec et autres traditions violonistiques connexes.